Privés d'app store, les marocains redoublent d'inventivité pour lancer leurs applis

Le mois dernier était un mois chargé pour les développeurs d’apps marocains. Trois semaines après l’annonce du gagnant du concours App Challenge Méditel, c’était au tour de BeMyApp d’annoncer, le 17 juin, ses lauréats.

Cette vitalité est d’autant plus surprenante que le Maroc ne possède pas vraiment d’écosystème smartphone. 

Et pour cause, selon l’ANRT, l’Agence nationale de la régulation des télécommunications, seulement 16% des marocains détenteurs d’un téléphone portable possédent un smartphone, soit 15% de la population totale, bien loin donc derrière les autres pays arabes. Plus étonnant encore : les marocains peuvent difficilement télécharger des applis légalement.

Pas d’app stores, pas d’applis ?

Apple, Google et Microsoft n'ont pas pris la peine de développer des markets et autres solutions au Maroc.

Le marché Marocain est encore très petit, avance Youcef As-Koury, l’organisateur de BeMyApp, pour expliquer l’absence d’Apple dans le royaume. Pourtant tous les autres pays arabes, généralement bien plus petits que le Maroc et, dans certains cas, dotés d’un taux de pénétration des smartphones moindre, ont eu le droit à leur App Store, à l’exception de la Libye, la Syrie et l’Iraq. Plus étrange encore, Méditel, un opérateur marocain, a signé un partenariat avec Apple lui permettant de vendre toute sa gamme d’iPhones sur le marché marocain.

Nabil Ougrirane, un utilisateur d’iPhone déçu a enquêté. Sa conclusion : Apple ne créera pas de store tant que la législation marocaine lui imposera de créer une entité immatriculée au Maroc, une obligation pour toutes les entreprises souhaitant développer des activités commerciales au Maroc. Je n’ai, néanmoins, trouvé personne pour confirmer cette hypothèse.

Il y a encore un an, les marocains ne disposaient que de deux options pour acheter des applis :

  • Les marocains ayant un compte à l’étranger pouvaient ouvrir un compte App Store dans le pays de leur banque. Mais Nabil Ougrirane appelle à la méfiance sur MacMaroc. Il explique que son compte français a été bloqué, Apple ayant fait jouer une clause du contrat d’utilisation interdisant d’utiliser le service en dehors du pays dans lequel le compte a été créé. Cela semble néanmoins être un cas isolé étant donné le nombre de voyageurs utilisant leurs applis lors de leurs voyages à l’étranger.
  • Les autres pouvaient jailbreaker leur iPhone pour télécharger librement des applis. « La grande majorité des personnes utilisent des astuces trouvées sur Internet pour créer un compte sur l’AppStore français sans carte de crédit, explique Youcef As-Koury. »

Méditel et Diagone, les deux revendeurs Apple agrées, vendent désormais, en toute discrétion, des cartes iTunes. Les marocains peuvent acheter ces sésames en boutique en liquide. Mais respecter les réglementations internationales a un prix : une carte offrant 25€ de crédit, soit 279 DAM (33$ US), coûte 350 DAM (soit 31€ ou 41 $ US) … Pas facile de se faire à l’idée de payer 6€ ‘pour rien’ quand on a l’habitude de télécharger des applis gratuitement.

Le tableau est un tout petit moins noir pour les utilisateurs d’Android et de Windows Phones. Les utilisateurs peuvent télécharger des applis gratuitement sans carte bancaire, mais ils ne peuvent pas pour autant acheter des apps payantes. En effet, le dirham marocain n’étant pas convertible, les marocains sont très limités dans leurs achats en devises étrangères. Heureusement, des nombreuses apps sont disponibles gratuitement ; Whatsapp, par exemple, est disponible gratuitement sur le market d’Android alors qu’elle coûte 0,99$ US sur l’Apple Store.

Cela pourrait expliquer pourquoi les Androids deviennent plus populaires que les iPhones, explique Billel Bara, le responsable du marketing digital chez Méditel.

En dépit de tout, le marché continue de se développer

La conséquence de ce manque de market local est que les développeurs marocains ne peuvent pas monétiser leurs apps. Le marché des apps est donc dominé par les grosses entreprises, explique Mohamed Benboubker, le confondateur de Mobiblanc, une agence de développement d’apps marocaine, les développeurs indépendants ne pouvant pas se permettre de développer des applis.

Ce sont les compagnies d’assurance internationales et les télécoms qui se sont lancées en premier, inspirées par leur société mère à l’étranger, explique Mohamed Benboubker. Maintenant l’agence travaille avec des chaînes de radio, des banques et des réseaux de stations-service. L’appli de Total, par exemple, recense les stations-service de l’enseigne à travers le pays quand celles de Méditel et BMCE bank permettent à leurs utilisateurs de gérer leur compte.

Les développeurs indépendants travaillent de leur côté sur des applis moins ambitieuses mais qui facilitent la vie quotidienne. On note ainsi plusieurs applis listant les horaires des pharmacies de garde et des trains, et recensant les restaurants locaux, mais Mohamed Benboubker déplore le manque d’appli à petit budget innovantes ou de jeux.

On arrive toujours à trouver des moyens de tirer des revenus des apps, nuance Billel Bara, mais ils sont, pour l’instant, trop compliqués et coûteux pour les développeurs indépendants. Billel Bara mentionne ainsi les SMS surtaxés qui peuvent être utilisés pour remplacer les achats in-app, mais les commissions sont dissuasives. Mohamed Benboubker croit, lui, en la publicité mobile, mais pas avant 2015.

La meilleure option pour monétiser les apps marocaines pourrait venir de Méditel. Billel Bara nous apprend ainsi que l’opérateur est en train de discuter avec Apple et Google pour lancer un système de billing operator qui permettrait aux utilisateurs de payer leurs applis à travers leur facture à l’opérateur.

Mais cela ne résoudra toujours pas le problème de promotion des apps. Sans store marocain, difficile de trouver des apps dédiées au public marocain. Là encore, il faut faire beaucoup de gymnastique, explique Mohamed Benboubker. L’option la plus populaire est de faire des campagnes Facebook, iAd ou AdMob, les réseaux publicitaires d’Apple et Google, géo-localisées sur le Maroc.

Cela devrait bientôt changer avec le lancement prochain de Méditel Apps. Avec cette appli, l’opérateur sélectionnera « les applications qui ont de la valeur pour les marocains », une sorte d’App Store de substitut. 

Les concours de développement d’applis à la rescousse ?

Ces dernières années, plusieurs concours ont vu le jour pour soutenir les développeurs indépendants :

  • Maroc Web Awards, l’événement dédié au web marocain permet, depuis six ans, aux internautes marocains de voter pour leur app préférée.
     
  • Méditel organise le Méditel Apps Challenge qui met en avant et récompense les applis marocaines. Cette année, ils ont reçu 100 candidatures et a récompensé 4 apps
     
  • Mobile Monday est une série d’events qui, chaque mois, met en avant les nouvelles opportunités de l’industrie mobile et présente cinq applis.
     
  • Evento enfin organise BeMyApp, 48 heures non stop de développement d’applications mobiles. A la fin du weekend du 12 juin dernier, les 100 designers, développeurs et porteurs d’idées présents avaient développé 15 applis. Les 3 applis finalistes étaient : ServeMe, une carte intelligente pour les restaurants permettant, entre autres, de passer commande, KidsApp, un jeu éducatif s’intégrant directement dans une peluche, et DiniM3ak, une application de co-voiturage.

Ce genre de concours permet d’encourager et de soutenir les développeurs indépendants et amateurs. Il permet surtout d’augmenter le parc d’applis de qualité marocaines, ce qui finira, on l’espère, par retenir l’attention d'Apple, Google et Microsoft et les convaincra de la pertinence de markets locaux.

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