Le Maroc Numeric Fund n’investit plus dans les entreprises en early stage, existe t'il des alternatives ?

Alors que le Maroc Numeric Fund (MNF), la principale source de financement pour les startups tech en phase d'amorçage, aussi dites en early stage, met fin au financement de celle-ci pour se consacrer à des startups plus matures, le Centre Marocain de l'Innovation (CMI) lance un appel à projets pour ses fonds d’investissement Intilak et Tatwir. Que cela veut-il dire pour les jeunes startups marocaines tech ?

Changement de cap pour MNF

Maroc Numeric Fund était jusque récemment le seul fond à investir dans des startups innovantes et prometteuses en early stage. Maroc Numeric Fund est une initiative publique/privée créée en 2010 dans le cadre du plan Maroc Numeric 2013 pour contribuer au développement du secteur des Nouvelles Technologies de l’Information (NTI), en finançant des projets proposant des produits et/ou services innovants sur des marchés à fort potentiel.

Ce fond, doté d'une enveloppe de 100 millions MAD (12M US $) et financé à seulement 20% par l'Etat marocain, bénéficiait d'une bonne réputation dans l’écosystème marocain grâce à son approche plus secteur privé que secteur public. Milieu 2012, MNF avait investi, dans 7 startups en phase d’amorçage dont certaines bien connues des entrepreneurs marocains comme Netpeas, Greendizer, Soukaffaires.ma ou encore MyDeal.ma. (Les autres investisseurs sont la BMCE, la Banque Populaire, Attijariwafabank et CDG Développement. )

Le MNF va désormais investir dans des startups plus matures. Le ticket moyen sera alors de 4 à 8 millions de MAD (soit de 500 000$ à 1 million $), alors qu’il était de 1 à 4 millions de MAD (soit de 100 000$ à 500 000$) lorsque MNF investissait dans des entreprises en phase d’amorçage.

Ce n'est pas le seul changement, Ali Bassit qui était jusqu’à présent PDG de MITC Capital, la société gestionnaire du fond, à laisser place à Dounia Boumehdi, qui a refusé de nous parler par téléphone.

Par email, Dounia Boumehdi, nous a cependant confié sa satisfaction : « Prés des 2/3 des entreprises dans lesquelles nous nous sommes engagés poursuivent leur stratégie de développement et sont en ligne avec les prévisions annoncées. Pour le reste des sociétés, ces dernières sont en phase de seconde levée de fonds pour poursuivre leurs objectifs initiaux. » Pourquoi dans ce cas-là stopper les investissements en phase d’amorçage ?

Alors pourquoi mettre un terme aux investissements early stage ?

Dounia Boumehdi justifie ce choix par « l’apparition de nouveaux outils de financement proposés par le Centre Marocain d’Innovation ou le Réseau Maroc Entreprendre » qu'elle estime plus adaptés aux petits tickets. Pourquoi pas. Mais l'on change alors completement de créneau puis qu'il ne s’agit plus d'investir mais de prêter, et ce sur des montants bien moindres.

A en croire les bruits de couloir, MNF aurait été déçu par le retour sur investissement de ces premiers investissements. Il s'ensuit alors une série de questions auxquelles personne n'a vraiment envie de répondre : Le marché est-il encore trop jeune, pas assez structuré ? Le MNF a t'il fait des mauvais investissements ? Baisse t'il les bras trop vite ? A t'il échoué à apporter l'accompagnement et le suivi nécessaires à ses startups ?

Dounia Boumehdi semble confirmer cette dernière hypothèse : « après prés de 3 années d’exercice, nous avons constaté que les jeunes entreprises ont besoin de plus d’accompagnement de proximité à tous les niveaux pour réaliser leurs objectifs. »

Jusqu’à présent, le fonds d’investissement n'intervenanit que pour aider ses startups à obtenir des rendez vous avec les donneurs d’ordre et organiser des réunions mensuelles pour les aider à gérer leurs problèmes juridiques, administratifs et financiers. 

MNF passe donc à une approche moins risqué puisqu'elle n'investira plus que dans des startups ayant déjà bénéficié des programmes mis en place par le Centre Marocain de l’Innovation ou le Réseau Maroc Entreprendre, ou tout autre véhicule de financement disponible. En avril, le MNF a ainsi investi dans Epicerie.ma, une supermarché en ligne, lancé il y a cinq ans.

MITC Capital, société privée gestionnaire du Fonds MNF, cherche actuellement à lever des fonds auprès d’institutions locales et/ou internationales.

MNF s'inscrit ainsi dans une tendance régionale d'augmentation des tickets. Cette année, le fond libanais MEVP a annoncé relever le montant de ses investissements pour se consacrer à ceux tournant autour du million de dollar ; de leur côté, le fond palestinien Sadara Ventures et les fonds dubaïotes BECO Capital et Y+ Ventures ont annoncé se consacrer désormais aux investissement de série A.

Au Maroc, cependant, nous avons rencontrés de nombreuses startups ayant besoin de financement en capital d'amorçage. S'il est important que les startups plus mature puisse finaliser un deuxième tour de table, ou follow-on rounds, il faut s'assurer que les startups les plus récentes puissent financer leur amorçage pour assurer la relève.

Le Centre Marocain de l’Innovation peut-il réelement prendre le relai du MNF ?

Le Centre Marocain de l'Innovation est une initiative privée créée en 2011, sous l’impulsion du gouvernement, dans le cadre de la stratégie "Maroc Innovation" pour la promotion et le développement de l'innovation au Maroc. Il est doté d'une enveloppe budgétaire de 380 millions de MAD (45M$) et géré par le MITC, la maison mère de MITC Capital qui finance le Maroc Numeric Fund et gère le Technopark.

De fait, le CMI est donc un fond semi-public puisque le MITC est détenu à 35% par le Ministère de l’Industrie, du Commerce et des nouvelles technologies (MICNT) et qu’il a signé une convention de gestion avec plusieurs ministères et agencse gouvernementales.

Son “Fonds de Soutien à l'Innovation” n’investit pas dans les entreprises sélectionnées comme peut le faire le MNF mais offre des prêts à 0% sans obligation de résultat.

Il dispose actuellement de trois véhicules de financement :

  • Intilak pour les entreprises innovantes marocaine ayant moins de 2 ans d'activité, soit en phase d’amorçage. Le fonds couvre 90% de leurs dépenses de développement à hauteur de 1 million de MAD, soit de 100 000$.
  • Tatwir pour les entreprises ou groupement d'entreprises innovantes marocaines ayant plus de 2 ans d'activité, soit en phase de développement. Le fond couvre 50% de leurs dépenses de développement du projet, et cela à hauteur de 4 millions de MAD, soit 500 000$.
  • PTR (Prestation Technologique Réseau) pour couvrir les dépenses de R&D d'entreprises marocaines à hauteur de 100 000 MAD, soit 12 000$. 

Un positionnement orienté innovation donc, même si le style et le langage très vieillot de leur site envoie le message inverse.

Un fond qui décoit les entrepreneurs locaux

Comme le MNF, le CMI a refusé de nous parler de vive voix ou de nous donner des exemples concrets. Les entrepreneurs ayant eu à faire au fond sont beaucoup moins silencieux.

S’ils saluent l’initiative, ils ne manquent pas de critiquer son application. Une source ayant souhaité rester anonyme nous a confié la déception de l’écosystème face à un Fonds de Soutien à l’Innovation très "secteur public" qui ne comprend pas les besoins des startups.

Il explique que les entrepreneurs lui reprochent sa lenteur que cela soit lors de la négociation du contrat ou lors du versement des fonds promis, d’autant que ceux-ci sont débloqués en 4 phases ! Une lenteur qui met en danger les startups comptant sur le fond comme source de financement principal. J’ai ainsi entendu un entrepreneur me confier ne pas avoir pu payer ses employés pendant plusieurs mois à cause du retard dans le versement du financement promis.

Les startups reprochent aussi l’absence de réalisme du fonds. Le fonds requière en effet que 60% du prêt soit utilisé pour recruter de nouveaux employés et qu’il ne soit pas utilisé pour financer les efforts marketing. On comprend que ce fonds cherche à relancer l’emploi, mais est-ce vraiment raisonnable de forcer le recrutement dans ces proportions, est-ce vraiment ce dont ont besoin les jeunes startups ?

En règle général, le fond impose un contrat qui détermine à l’avance tous les postes de dépenses de la startup. Une contrainte irréaliste quand on connaît la nécessité qu’ont les startups d’ajuster leur business model et leur gestion en temps réel. Pour parler clairement, le CMI est l’ennemi de la Lean Startup.

Cerise sur le gâteau, le CMI n’avance pas l’argent mais rembourse des frais… Humm. Et chaque remboursement s’accompagne d’une paperasserie incroyablement complexe et consommatrice de temps, m'explique ma source.

Ce n’est finalement pas tant la faute du CMI que du Ministère, me confie ma source avant d’ajouter que les entrepreneurs sélectionnés, et s'il s'inclue dans le lot, auraient dû savoir qu’il ne faut pas compter sur le gouvernement pour les comprendre et les aider.

A bon entendeur donc. En attendant, le Fonds de Soutien à l'Innovation est toujours ouvert aux projets en phase d’amorçage. Le fonds n’a pour l’instant reçu que 250 demandes de financement depuis son lancement et n’en a financé que 48 dont 32 via INTILAK.

Deux appels de projets ont donc été lancés pour les fonds Intilak et Tatwir. Les porteurs de projets peuvent soumettre leurs dossiers de candidature sur le site du CMI jusqu’au 7 octobre 2013.

Reste le Réseau Maroc Entreprendre qui offre des prêts d'honneur de 50 000 MAD à 100 000 MAD, sans intérêt ni garantie et une aide personnalisée. Une solution uniquement destinée aux petits besoins donc.

Une note positive pour la fin ?

La situation n’est pas si noire si les entreprises marocaines en phase d’amorçage pensent régional ou international. Le monde arabe dispose d’un nombre grandissant de VCs, de mentors et de business angels. Pourquoi pas en profiter ?

Pays

Partager

Articles similaires