Le service militaire obligatoire nuit-il à l’entrepreneuriat égyptien ?

Imaginez le monde si Steve Jobs, Bill Gates et Mark Zuckerberg avaient dû, après avoir quitté la fac, donner trois années de leur vie à l’armée au lieu de les utiliser pour transformer leur startup en marque incontournable ?

Aurions-nous eu Facebook, Google et Apple ? Que serait-il devenu de leur zèle, de leur enthousiasme et de leur énergie après leur service militaire ?

Ces trois fondateurs ont eu la chance d’éviter la conscription américaine et la guerre du Vietnam (surtout Zuckerberg qui est né plus d’une décennie trop tard). Ce n’est pas le cas des jeunes entrepreneurs égyptiens. Le service militaire est pour eux une réalité qui bien souvent bride voire stoppe leurs ambitions entrepreneuriales.

« C’est la pire chose qui soit arrivé à mon business », explique Mostafa Hemdan, le fondateur de Recyclobekia, une startup qu’il a fondé lors de sa deuxième année d’université – il a maintenant 22 ans – et qui collecte et envoie des déchets à l’étranger pour les recycler. Il continue : « c’est la pire chose qui me soit arrivée dans ma vie. »

En Égypte, tous les hommes âgés de 18 à 30 ans doivent, conformément à la loi, rejoindre l’armée pour une période pouvant aller de 12 à 36 mois selon leur situation, leur éducation et plusieurs autres facteurs. Les étudiants attendent souvent la fin de leurs études pour s’y plier mais ne peuvent pas voyager à l’étranger sans la permission spéciale du Ministère de la Défense.

Dans certains cas – si vous êtes le seul garçon de votre famille ou si tous vos frères font leur service militaire en même temps par exemple – vous pouvez bénéficier d’une dérogation temporaire. Sinon, impossible de passer à côté. Même la corruption ne vous aidera pas. Si vous ne l’effectuez pas, vous devrez payer une amende salée et serez interdit de diverses choses, comme de vous présenter aux élections.

« Chaque fois que je voyage pour le boulot, je dois demander à mon université de me donner une permission stipulant que je suis étudiant, explique Mostafa Hemdan. » Cette bureaucratie, pour le moins irritante, et ces allers/retours entre sa fac et l’armée retardent et perturbent la gestion de sa startup puisque tous ces clients sont à l’étranger.

« Le premier semestre, [l’université] a dit que j’allais voyager et séjourner à l’étranger pour éviter le service militaire, m’explique Mostafa Hemdan, mais maintenant que je suis en dernière année, ils me disent que je ne peux plus voyager. » Mostafa a dû se résoudre à engager un directeur général plus âgé pour s’occuper des voyages internationaux et de la gestion des opérations  quotidiennes,  pour pouvoir faire son service l’an prochain, et en être débarrassé.

Plus de 25 pays, dont la Norvège, la Finlande, la Grèce, la Corée du Sud et la Turquie, ont aussi des services militaires obligatoires. Il n’empêche, la politique du pays semble être en désaccord avec les actions nationales et internationales promouvant l’entrepreneuriat en Egypte, comme le programme pour l’Entrepreneuriat et l’innovation de l’American University du Caire, le programme de Venture Lab, ou le Global Entrepreneurship Program du département d’Etat américain.

Maintenant, les entrepreneurs commencent leur entreprise dès qu’ils sortent de l’université, explique Dr Sherif Kamel, le principal de l’école de commerce de l’AUC, ils n’attendent plus d’avoir deux ou trois ans d’expériences professionnelles. « Les entrepreneurs sont plus jeunes qu’avant, ils ont 20 ou 21 ans quand, avant, ils avaient 28 ans, continue t’il. Ils ne veulent pas attendre. »  

Mais souvent, ils le doivent. Pour ces entrepreneurs, la simple idée de devoir faire leur service militaire les convainc de mettre leur projet de côté.

Mohamed Nedal, Ali Farid Ali et Khaled Ali-Elden, les co-fondateurs de Pure Life, une entreprise sur laquelle ils commencèrent à travailler quand ils étaient en deuxième année à l’université d’Helwan University au Caire, ont maintenant 20 ans et ont obtenu leur diplôme le mois dernier.

Bien que leur entreprise, qui souhaite construire une usine pour transformer les déchets organiques en électricité et en engrais, faisait partie des 13 finalistes de Cairo’s StartupCup, ils n’osent pas construire plus qu’un prototype pour l’instant.


« Nous allons faire notre service militaire en octobre, expliquent-ils, alors nous allons attendre avant de nous lancer. » Ils vont utiliser ces prochains mois pour peaufiner leur idée avec l’aide de mentors et reprendront leur projet après leur service.

Quand on a vingt ans, les passions et la façon de voir le monde changent rapidement. Difficile de savoir si les entrepreneurs seront toujours motivés par leur projet après un ou trois ans de service militaire, d’autant que le marché risque aussi d’avoir changé.

Les Egyptiens soutiennent massivement l’armée, comme l’ont prouvé les événements récents. Les sondages estiment que 94% des Egyptiens soutiennent l’armée ce qui en ferait une des institutions les plus respectées du pays. Mais cela ne veut pas dire que tout le monde veut ou doit rejoindre ses rangs.

« La conscription militaire est tout simplement une perte immorale capital humain, » explique Hany Al-Sonbaty, le directeur de Flat6Labs, un accélérateur et incubateur tech cairote, qui a vu de nombreuses startups échouer à cause du service militaire.

La plus grande force de ce pays, c’est ses 84 millions de citoyens, appuie le Dr Kamel d’AUC, les comparant au pétrole du 21ème siècle. Il s’agit de voir maintenant comment l’Egypte va choisir d’utiliser cette ressource.

C’est une question aussi important que complexe pour le pays et son armée, surtout à un moment aussi charnière que celui qu’ils traversent.

De quoi à besoin et que valorise la nation en ce moment ? La main d’œuvre nécessaire pour que son armée, une des plus fortes de la région, puisse lutter contre des menaces internes et externes, ou le capital humain nécessaire pour constuire une nouvelle économie ?

Crédit photo : Spencer Irvine.

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