Faut-il avoir peur de l’appli officielle de l’armée libanaise ?

Après avoir visité les bureaux de apps2you dans la banlieue de Beyrouth, une question me taraudait : Comment se fait-ce que cette agence de développement d’applis ne soit pas plus connue ? L’agence a été lancée en 2010 par MT2 et a créé, en tout discrétion, des applis pour l’opérateur téléphonique local Alfa, le portail d’information Al Jazzera, le ministère de la santé libanaise et un bon nombre de restaurants et entreprises.

Cette époque risque d’être révolue : la semaine dernière, l’agence a développé une application mobile pour les Forces armées libanaises qui a attiré l’attention des libanais.

L’appli, appelée LAF Shield, est la seule app officielle de l’armée libanaise. Elle a été publiée alors que le Liban connaît une situation sécuritaire tendue afin de permettre aux citoyens de rapporter toutes activités suspicieuses.

Prise en main

Cette appli, 100% arabe, est très facile d’utilisation. Il vous suffit d’entrer votre nom et votre numéro de téléphone pour déverrouiller la page d’accueil et accéder aux 4 catégories : Signaler, Images et vidéos, News et Liste des personnes recherchées (qui est pour l’instant vide).

En haut de la page, l’appli propose 3 touches : numéros d’urgence, lampe torche et carte. La carte, qui n’est pas encore complète, est sensée mettre en avant les zones de danger. La torche, elle, a été ajoutée pour « des raisons ludiques » explique Mario Hachem, le managing partner d’apps2you.

En bas de la page, l’utilisateur peut, en cas d’urgence, glisser la touche SOS pour appeler l’assistance téléphonique de la LAF. Pour éviter les abus, un message, en arabe, apparaît  lorsqu’on glisse la touche : « N’appelez ce numéro qu’on cas d’urgence. Tout abus sera puni. »

Comment ça marche ?

La fonction première de l’appli est de pouvoir signaler des incidents ou des suspicions. Une fois que l’utilisateur a sélectionné la situation dans laquelle il se trouve - véhicule suspect, objet suspect, bagarre, vol, infraction, incendie, consommation de drogue et autres – il peut prendre une photo ou rédiger une description pour expliquer la situation. L’appli récupère automatiquement la location attachée à la description grâce au GPS et envoie le signalement à l’équipe en charge de l’armée.

« L’armée a dédiée une grosse équipe à la gestion des rapports envoyés via l’appli, » explique Mario Hachem avant de préciser que le contenu publié sur l’appli provient uniquement de l’armée et jamais de apps2you.

L’appli pourrait sembler être une réponse aux récents attentats qui ont eu lieu au Liban, pourtant, apps2you travaille dessus depuis quatre ou cinq mois. L’appli a eu le temps de connaître plusieurs vagues d’essais. La version actuelle a pris six semaines à développer et a donné jour à une interface utilisateur (UI) très intuitive et, autant que peut l’être une appli militaire, mignonne.

Depuis son lancement, l’appli a été téléchargée 10 000 fois rien que sur Android – l’appli est aussi disponible sur iPhone.

Faut-il s’inquiéter de sa privacy ?

De nombreux libanais ont exprimé leurs inquiétudes face à l’utilisation de leurs données, comme le montrent les commentaires des utilisateurs sur le Google Play store. Pourquoi faut-il laisser son nom et son numéro de téléphone, demandent certains alors que d’autres avouent avoir peur d’envoyer des informations à l’armée. Nous avons demandé à apps2you si les libanais ont raison de s’inquiéter.

Difficile à savoir. D’un côté, il est fort probable que la LAF ait déjà ses informations et qu’elle soit déjà capable, si elle souhaitait, de hacker votre téléphone.

De l’autre, vous pouvez très bien entrer un faux numéro ou un faux nom. « Avez-vous reçu un SMS de confirmation quand vous avez entré votre numéro de téléphone ? » demande Mario Hachem durant notre rencontre. Non, répond-il, car l’armée ne s’intéresse pas aux numéros de téléphone ; ce qui lui importe c’est d’obtenir des informations sur ce qu’il se passe dans le pays. Dans la même vaine, l’appli permet de désactiver les notifications et de modifier son nom et son numéro de téléphone.

Si l’on peut entrer des informations incorrectes, pourquoi alors imposer un formulaire d’inscription ?  Mario Hechem nous explique que c’est une fonctionnalité que l’on retrouve dans la majorité des applis – un argument qui nous convint moyennement – et que « l’armée souhaite récupérer les numéros de téléphone des utilisateurs pour ouvrir un nouveau canal de communication ». 

Il est aussi probable que l’armée s’intéresse plus aux incidents dangereux qu’aux allées et venues de ses citoyens. Mais, sans information complémentaire, difficile de comprendre les intentions réelles de l’armée. Et, si l’armée parvient en effet à faire correspondre un trackage GPS à une personne, cela pourrait s’avérer dangereux pour les utilisateurs de l’appli.

Pourquoi ne pas avoir opté pour une hotline ou un système de SMS ?

Une autre question se pose : pourquoi l’armée libanaise a t’elle lancé une appli alors qu’elle pourrait simplement inciter ses citoyens à appeler la hotline du Ministère de la défense nationale pour rapporter une activité suspecte ? De surcroit, composer le 1701 (le numéro de l’assistance téléphonique) est probablement plus rapide qu’installer une appli, s’enregistrer et prendre une photo. C’est d’ailleurs la stratégie qu’ont retenue de nombreux pays, comme les Etats-Unis qui ont lancé la campagne « Si vous voyagez quelques chose, dites quelque chose », pour encourager ses citoyens à rapporter tous comportements inhabituels à un numéro local.

Mario Hachem explique que l’avantage d’une appli est qu’elle aide la LAF à obtenir la position réelle de l’incident et de mieux comprendre la situation grâce à l’utilisation de photos. Et encore une fois, si vous donnez un faux nom, votre participation sera anonyme.

Personnellement, j’aime le concept de l’appli et ne la trouve pas intruisive. Cette appli pourrait permettre aux citoyens de se sentir plus impliqués et responsables de la sécurité de leur pays alors même qu’il existe peu d’alternative pour se sentir en contrôle de la situation. Une petite suggestion tout de même : l’appli pourrait rendre optionnels les push notifications.

Mais peut-être que l’armée ne s’intéresse pas tant à récupérer des informations qu’à améliorer son image. C’est en tout cas, l’hypothèse qu’émet Mohamed ElDahshan dans Foreign Policy: Transitions, ce que l’équipe d’apps2you a confirmé. LAF Shield is n’est pas seulement un outil de protection des citoyens mais aussi un nouveau moyen d’ouvrir la communication entre les libanais et l’armée.

Combien de fois allez-vous parler aux militaires que vous voyez dans la rue ?, m’interroge Mario Hachem. Avec cette appli, l’armée pourra ajouter 4 millions de personnes à sa famille, conclue t’il.

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