Accord entre Madfoo3at et la Banque Centrale de Jordanie : une nouvelle ère pro-startups ?

Les relations entre le gouvernement jordanien et les startups sont compliquées. D’un côté, il s’agit d’un des écosystèmes entrepreneuriaux les plus aboutis du monde arabe : le premier accélérateur de startups du Moyen-Orient y a été développé et de nombreuses organisations ont accompagné le lancement de startups depuis la phase de conceptualisation jusqu’à l’expansion dans la région du Golfe et à l’étranger. Le secteur des TIC a dépassé les 80 000 emplois crées en 2012, tout en contribuant à près de 14% du PIB de la Jordanie.

D’un autre côté, le gouvernement a réprimé cette année des manifestations d’entrepreneurs IT s’opposant aux nouvelles censures et lois strictes sur la presse, alors même que la hausse du coût de l’électricité et de la taxe sur les salaires de 14 à 25% ajoute un poids nouveau sur les épaules des entreprises les plus fragiles.

Mais la frustration a vraiment atteint son apogée lorsque le Jordan Times a publié un article affichant la volonté de Nour Khrais à déplacer son entreprise de jeux vidéo Maysalward en Turquie ou à Dubaï, en soulignant que « certains défis sont impossibles à surmonter ». Maysalward, que Khrais a créé il y a plus de 12 ans, est la plus grosse entreprise de jeux vidéo encore présente en Jordanie (trois autres ont dû fermer pour des raisons diverses). Avec une culture interne qui permet de former rapidement de nouveaux talents, le départ de l’entreprise créerait un véritable manque à gagner pour l’écosystème tech local et lancerait un message négatif pour le futur.

Pourtant, le vent pourrait tourner comme semble en témoigner la décision du gouvernement d’attribuer un appel d’offre à une startup.

Début décembre, Madfoo3at, une plateforme de paiement en ligne basée en Jordanie, a remporté un appel d’offre de la Banque Centrale pour construire et faciliter le fonctionnement du portail national de paiement électronique de factures, efawateer.com. Grâce à cette plateforme, la Banque Centrale affirme que les citoyens pourront « se renseigner et payer directement leurs factures pour les télécommunications, l’eau, l’électricité, l’éducation, la santé, les taxes d’assurance et gouvernementales ».

Remporter ce contrat n’était pas chose aisée pour cette petite startup, qui est sortie en 2011 de l’accélérateur local Oasis500 et qui a soulevé près d’1 million$ début 2012 notamment grâce au fond d’investissement en capital-risque d’Oasis500 et à plusieurs business angels. Avec seulement 15 employés dont 4 à temps partiel, l’entreprise prestataire de paiement était en compétition avec cinq autres entreprises, dont une venant d’Egypte, une d’Europe centrale et quelques unes bénéficiant de plus de dix ans d’expérience et bénéficiaient d’une vue d’ensemble.

« [Remporter l’offre] représentait un défi de taille pour nous » nous explique le fondateur de Madfoo3at Nasser Saleh, « mais c’est surtout un point charnière dans la vie d’une entreprise ».

D’après Saleh, Madfoo3at avait l’avantage d’être focalisé sur un seul logiciel de paiement - à l’inverse « des autres entreprises qui avaient toute une série de produits » -, d’avoir une équipe expérimentée en conception de plateformes de paiement aux Etats-Unis et en Arabie Saoudite et d’avoir un partenariat avec EMP, une entreprise qui gère le traitement des cartes de crédit VISA en Jordanie. « Nous fournissons la solution, le logiciel et les compétences pour gérer cela » explique Saleh. EMP, qui touche également un pourcentage du revenu grâce à un accord de coopération, fournit les infrastructures et la connectique.

Cet accord avec EMP, une entreprise plus importante du haut de ses 70 employés, a donné plus de poids à l’offre de Madfoo3at, toutefois la startup reste le premier prestataire. L’an prochain, Saleh s’attend à ce que l’entreprise atteigne les 40 employés et commence à cibler de nouveaux marchés, dont le Bahreïn, Oman, le Koweït et le Maghreb, surtout parce que « des intérêts certains émergent d’Algérie », selon Saleh.

Le fait que la Banque Centrale ait choisi une startup locale plutôt qu’une entreprise plus imposante ou plus connue montre un intérêt nouveau certain du gouvernement pour le secteur des technologies.

Mais cela pourrait aussi tout simplement démontrer la persévérance de Madfoo3at, qui n’a pas baissé les bras malgré les changements managériaux qui ont fait suite aux remaniements gouvernementaux en Jordanie. Pourtant, la startup a fini par attirer l’attention de la Banque Centrale en revenant à une méthode des plus traditionnelles : le fax.

Parfois, c’est aussi simple que ça, explique Saleh : « Nous avons envoyé un fax, leur disant que nous étions Madfoo3at.com, et ils nous ont rappelé en nous disant qu’ils étaient très intéressés et qu’ils voudraient en savoir plus ». 

Et le fondateur d’ajouter à l’attention des entrepreneurs : « quand on veut, on peut ». Faire de la résistance contre des politiques publiques peut sembler futile mais la bataille pour les startups dans le Royaume Hashemite est loin d’être terminée. Le pas franchi par la Banque Centrale vers la reconnaissance du besoin de paiement en ligne et l’appel d’offre conclu avec une startup représentent certainement une avancée en la matière.

A cet égard, Saleh envoie un message d’encouragement à ses pairs : « Ne pensez pas que le gouvernement réussira forcément à vous arrêter, faites de votre mieux et vous y arriverez ».

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