L'échec sur le devant de la scène, lors d'Arabnet Beirut

De gauche à droite :Walid Hanna, Afif Toukan, Abdallah Absi, Fadi Birzi, et Mahamad Tanahy.

S’il y a bien une session qui s’est démarquée lors la conférence Arabnet qui s’est tenu le 5 mars après-midi à l’hôtel Hilton à Beyrouth, c’est bien le panel sur l’échec qui réunissait des startups ayant échoué

Parmi les présentations, panels et entretiens avec des fondateurs, entrepreneurs et investisseurs ayant réussit, quatre hommes d’affaire ont régalé une salle de conférence comble avec des histoires malheureuses de startups, suscitant la même curiosité morbide que celle qui nous pousse à fixer les scènes d’accidents de voiture, même si, dans ce cas, les résultats sont bien plus instructifs.

Pour beaucoup des membres du panel, la cause principale d’échecs était le choix et la fidélisation d’une bonne équipe.Fadi Bizri, directeur général de Bader Young Entrepreneurs Program au Liban, a laissé tombé son application iSpicePhotos pour iPad il y a quelques années en raison de niveaux d’engagement différents au sein de son équipe. « Le problème ce n’est pas vraiment de trouver des gens intelligents », explique-t-il, « Tout le monde doit avoir la même motivation ; si deux-tiers des membres d’une équipe travaillent dur et que le reste de l’équipe ne travaille pas, alors la rancœur s’accumule et les petits problèmes peuvent devenir gros et nous exploser à la figure ».

Non seulement cela est préjudiciable au projet, raconte-t-il, mais cela peut « finir dans le sang » entre les (vraisemblablement anciens) membres de l’équipe.

Mahamad Tanahy raconte avoir rencontré des défis similaires au fil de sa carrière d’entrepreneur. Le fondateur de Bright Creations, l’agence numérique créative égyptienne qui s’est étendue à Dubaï, recommande d’attendre aussi longtemps que nécessaire pour trouver la bonne équipe ou le bon co-fondateur ; aussi impatient qu’on puisse être de se lancer dans un projet, « attendre la bonne personne est une bien meilleure façon d’utiliser son temps que de se lancer avec quelqu’un qui a des priorités différentes ».

Mahamad Tanahy a tiré ces enseignements d’une manière particulièrement personnelle puisque c’est son meilleur ami qu’il avait choisit comme associé créatif. « Ca n’a pas fini si mal que ça », rit-il, « mais […] si vous êtes associé avec quelqu’un qui ne partage pas votre vision, ca devient difficile », surtout quand vous avez des plans pour un brunch ensemble le weekend ! Heureusement pour Mahamad, et son entreprise, une solution a pu être trouvée pour résoudre leurs différends. Bright Creations est maintenant un des chefs de file des éditeurs en logiciels et agences numériques en Egypte, avec une équipe de 45 salariés entre le Caire et Dubaï.

Bizri a soulevé l’importance de faire le point sur les performances de son équipe et d’avoir une approche rapide en ce qui concerne les licenciements. Quand un membre de l’audience lui demande comment exactement « virer quelqu’un », il affirme : « faites-le simplement et rapidement. Faites-le aussi vite que possible ». 

Alors que le team building s’est révélé être le sujet le plus rassembleur au sein du panel, plusieurs entrepreneurs ont soulevé d’autres problématiques, dont le problème du timing d’un projet. Dans le cas du premier projet de Tanahy, une application mobile pour gérer les embouteillages au Caire (une idée qui a pris racine de nombreuses façons ces dernières années) « quelqu’un a lancé exactement la même app avec exactement le même nom un mois avant nous » admet-il avec chagrin. Non seulement il faut connaître le marché auquel on s’attaque, mais « il faut avancer rapidement » raconte-t-il.

Certains membres du panel ont accusé le manque d’infrastructure pour startups de la région d’avoir été un frein à leurs projets. Quand Fadi a lancé son premier projet en 2009, « lancer n’importe quelle startup ici étant très compliquée ». Le problème pour Afif Toukan, ancien PDG de la boite de production et de distribution régionale pour jeux vidéos Wizards Production, « n’était pas la question des financements mais de l’infrastructure : toute la région n’était pas prête pour cela » explique-t-il, sans élaborer davantage. (Son cofondateur Sohaib Thiab a, par le passé, écrit sur les raisons de l’échec de leur entreprise.)

Pour l’enfant prodige Abdallah Absi, PDG à 24 ans du site de crowfunding arabe Zoomaal, le problème principal rencontré avec sa première startup a été l’« inadéquation entre la startup et les investisseurs ». Il continue : « en particulier dans la région, il n’y a pas beaucoup d’investisseurs prêts à prendre de gros risques… ça aurait été différent dans la Sillicon Valley » ajoute-t-il avec assurance.

Mais l’intérêt principal de ce panel a été de parler ouvertement d’échec dans une région où, selon les membres du panel, l’échec a une image particulièrement négative. Cette réticence à parler d’échec était, d’ailleurs, présente au sein même de ce panel ; Toukan était hésitant à utiliser le mot. Il explique : « Je ne suis pas forcément d’accord avec le terme d’ ‘échec’ ; si quelque chose ne marche pas, je préfère utiliser une autre terminologie ».

D’après le panel, la peur d’être jugé par sa famille et ses amis joue un rôle déterminant limitant la confiance en soi. Au moins au début, Mahamad avait tellement peur de cela qu’il n’a dit à aucun de ses amis qu’il travaillait sur son projet, et ce pendant deux ans ! Walid Hanna, modérateur du panel, associé directeur de Middle East Venture Partners, ajoute que « la société nous regarde d’une différente façon lorsqu’on réussit ; on nous compare aux membres de notre famille ».

« Pour que les gens apprennent de leurs échecs », estime Bizri, « nous devons démystifier la culture. Nous devons amener les gens à parler de leurs échecs. Une fois partagé, l’échec n’est plus si pesant ». 

« J’adore les échecs », conclut Walid Hanna, « parce que c’est la meilleure façon d’apprendre ». Avec un peu de chance, ces approches franches et lucides sur le manque de chance – et aussi sur leurs erreurs – de projets conduira à un avenir plus réceptif et encourageant pour les entrepreneurs de la région.

Partager

Articles similaires