L'Algérie, prête à rentrer dans la course ?

Quand j’ai annoncé sur Twitter que je venais en Algérie rencontrer des startups, j’ai eu le droit à des réponses plutôt perplexes, comme cet Algérien qui n’imaginais pas que l’on puisse s’intéresser aux startups de son pays.

Il est vrai que l’Algérie est très en retard comparée à ses voisins. Difficile pour un étranger de nommer une startup ou une entreprise du web algérienne, successful ou pas. A en croire Yasmine Bouchène, une journaliste algérienne spécialiste des startups et fondatrice de AlHubeco, il n’existe réellement qu’une startup, Ouedkniss, le site de petites annonces, et les seules applis mobiles existantes sont celles des médias.

Pourtant, malgré la lente mise en place de la 3G et une connexion internet fixe couteuse et compliquée à obtenir, les Algériens sont de plus en plus nombreux sur internet et sont friands de sites de rencontre, sites de petites annonces et médias en ligne à la qualité discutable, et des jeunes Algériens travaillent sur des projets de startups très intéressants.

Alors d’où vient cette absence de sites et services internet innovants et qu'est-il fait pour y remédier ?

  • Un retard de l’économie en règle générale ?

La guerre civile, qui a plongé en 1991 l’Algérie dans une décennie noire, a stoppé de plein fouet le développement du pays, à la fois au niveau de la production, des infrastructures et de la consommation. Le pays ne se réveille que très lentement de cette décennie noire et le fait qu’il soit dirigé par une élite vieillissante n’aide pas. Lors de mon voyage à Oran et Alger, le pays, à l’exception du centre d’Alger, m’a semblé en mauvais état, presque abandonné par instant.

Sans surprise, Internet a donc fait son entrée dans le pays tardivement. On ne compte à l’heure actuelle que 14% d’internautes, contre 51% au Maroc et 39,1% en Tunisie. Cela étant dit, ces 14% de la population algérienne représentent tout de même 6 millions d’utilisateurs internet, comme me l'ont rappelé certains entrepreneurs, et les startups d'Afrique subsaharienne semblent très bien se débrouiller malgré leur situation économique. Il faut donc aller chercher ailleurs, selon eux.

  • Un manque de financement

Lancer une startup web nécessite du temps et donc de l’argent, ce que les Algériens ont du mal à trouver. Comme dans le reste de la région, les banques ne sont pas d’une grande aide, mais à la différence  de ces voisins, l’Algérie souffre d’une autre absence : celle d’organismes nationaux ou internationaux d’aide à la création de startups en Algérie.

Pour lancer leurs startups, les entrepreneurs sont souvent contraints de travailler à côté, ralentissant grandement leur capacité à sortir leur projet à temps. J’ai ainsi été triste de voir des entrepreneurs comme Mustapha Lakhdari, le fondateur de Goutra, un objet connecté qui permet de réduire sa consommation d’eau en la mesurant, n’en être qu’au lancement de leur bêta, deux ans après leur lancement. Le risque est fort pour ces startups de perdre leur avantage technologique.

Certains programmes d’aide existent cependant comme l’ANSEJ (Agence Nationale de Soutien pour l’Emploi des Jeunes), qui finance des projets de création d’entreprises en accordant des prêts non rémunérés et en prenant en charge une partie des intérêts bancaires des prêts contractés auprès de banques privées.

  • Un problème de monétisation

Monétiser à travers de la publicité est pour l’instant mission quasi impossible, m’expliquent Yasmine Bouchène et Naïma Abbes, qui travaille dans la publicité. Le problème ne vient pas du manque d’internautes pour consommer de la publicité, mais plutôt du manque d’éducation des entreprises, continuent-elles. Pour Naïma, les entreprises qui pensent à communiquer en ligne ne pensent pas à adapter leur choix de média en fonction de leurs campagnes, et mettent donc toutes leurs publicités sur les mêmes sites de foot et de petites annonces. 

Pourtant Yasmine note que de plus en plus d’entreprises acceptent de faire de la publicité sur son site qui s’adresse pourtant à un public de niche. Un bon signe pour les années à venir.

Quant au paiement en ligne, il est tout simplement impossible puisqu’il n’existe pas à l’heure actuelle de plateforme de paiement pour les Algériens (mais cela devrait venir). Les Algériens ne peuvent pas non plus s’habituer à la pratique sur des sites étrangers puisque les achats en devises sont limités à 15 000DZD par an, soit 190 USD.

Certains sites se tentent pourtant au e-commerce en proposant du paiement à la livraison. Si le design et l’expérience utilisateur de certains restent approximatifs – comme sur Guiddini – certains se lancent dans des services qui n’ont rien à envier à ceux des pays voisins comme l’ambitieux Superetti, une superette en ligne.

  • Un problème de communication

Je n’ai pas eu besoin de me rendre en Algérie pour constater que les Algériens souffraient d’un grand problème : leur incapacité à présenter leurs projets. Les rares pitchs que j’ai reçus n’étaient tout simplement pas convaincants, et les interviews que j’ai pu faire via Skype ou sur place, lors de mon voyage, très difficiles. C’est une chose d’être humble et une autre de chuchoter et d’attendre que je pose toutes les questions. Deux petits conseils :

-       Ne chuchotez pas ! Parlez distinctement pour que votre interlocuteur puisse vous comprendre et avec aplomb pour garder son attention et lui prouver que vous avez le dynamisme nécessaire pour mener à bien votre projet.

-       C’est à vous d’expliquer votre produit et son avantage concurrentiel, votre interlocuteur ne va pas toujours avoir envie de chercher l’intérêt de votre produit et ne verra pas toujours ce qui fait le plus de votre produit. 

Pour Abdellah Mallek, un entrepreneur algérois, les Algériens manquent d’offensive, l’une des raisons principales étant qu’on ne leur apprend pas à communiquer lors de leurs études. Pour pallier ce problème, l’entrepreneur veut créer un réseau de mentorat.

  • Un manque de partage d'expérience

Il y a aussi un problème de communication entre les entrepreneurs. La majorité de ce petit groupe de jeunes très motivés se connaissent mais ne parlent pas de ce qui compte, continue Abdellah, qui invoque une culture très secrète et qui refuse de parler de l’échec. Pourtant ils auraient beaucoup à apprendre et gagner en partageant leurs expériences.

Les choses bougent

Heureusement, les mentalités changent petit à petit, et ce sont les étudiants qu’il faut remercier. Il y a quelques années, les étudiants en technologie de l’information ont décidé d’organiser des évènements comme les Startup Weekends ou encore les TEDx, m’explique Chouaib Attoui, fondateur de Otaku Events. Ces évènements ont chamboulé le pays en prouvant le potentiel des jeunes, en introduisant le concept de sponsorat et en forçant le gouvernement à voir l’intérêt des TIC.

Depuis, les évènements - étudiants ou non - se sont multipliés, témoigne Abdellah, citant notamment l’événement Fikra, qui a incité les Algériens à penser hors des chemins battus et à agir, oser et faire. Beaucoup d’évènements incitent aussi à l’entrepreneuriat comme Algérie 2.0. Cependant, si ces concours ont un franc succès, Abdellah regrette qu’ils n’aboutissent pas encore à la création réelle d’entreprise. Il note par contre que de plus en plus d'évènements sont organisés en milieu rural et destinés à une population qui ne connait pas l’Internet.

Ces évènements ont aussi fait bouger le gouvernement, qui tente, lui aussi, de développer des aides à l’entrepreneuriat à Alger et en région. En 2009, le gouvernement a lancé l’Incubateur du Cyberparc de Sidi Abdellah. Si le projet a été lancé relativement tôt et a bénéficié d’un important budget, comme en témoignent les locaux, l’Incubateur, comme il est appelé par les entrepreneurs, a connu un succès mitigé, dû, principalement, à son emplacement géographique, à 40min du centre d’Alger. Positif, certains entrepreneurs, comme Mohamed Lotfi Moukneche, un Algérien de France rentré au pays, et fondateur de ECLS, expliquent apprécier travailler en pleine nature, d’autres, comme Abdellah, vantent sa capacité à informer sur les différentes initiatives pro-entrepreneuriales. D'autres incubateurs au sein des différentes universités du pays sont en projet.

Au final, voici plusieurs bonnes raisons de penser que les entrepreneurs auront de quoi exprimer leurs talents dans les années à venir, et que bien d’autres joindront leur rang.

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