Le CMI : retour d'expérience d'un entrepreneur

Il y a cinq ans, le gouvernement marocain avait décidé qu’il était temps de soutenir les startups marocaines en mettant en place la stratégie Maroc Numeric 2013. Une attitude louable mais qui n’a pas vraiment eu les conséquences escomptées.

La stratégie Maroc Numeric 2013 reposait en grande partie sur la naissance de plusieurs acteurs du financement dont le Centre Marocain de l’Innovation (CMI). Structure frankeinsteinienne, il s’agit d’une société anonyme à but non lucratif chargée de soutenir l’innovation avec une enveloppe de 380 millions de dirhams (43M USD) puisés dans des fonds publics.

Sur son objectif initial de 805 entreprises à soutenir entre 2012 et 2014, seule une cinquantaine est à recenser à ce jour. Avec un tel taux d’accomplissement à deux mois de l’échéance, je ne m’expose pas à beaucoup de controverse en qualifiant le projet d’échec cuisant. Il y a deux manières de l’interpréter. La première consisterait à accuser naïvement un état de fait défavorable, pour ensuite rejeter la faute, avec une formule administrativement correcte, sur le nombre insuffisant de projets innovants à soutenir. La seconde, plus constructive, conclurait que l’initiative est l’exemple type d’une idée prometteuse sabotée par une mauvaise exécution.

Ayant vécu l'expérience CMI avec ma startup Greendizer, je peux désormais affirmer que cet organisme est dysfonctionnel.

L’un des premiers facteurs à mettre en cause est l’approche du CMI. Malgré la faiblesse de la production technologique du pays, moins de 250 brevets sont déposés par an, et le manque d’expérience du gouvernement dans l’entrepreneuriat startup, celui-ci a décidé de  se lancer dans un plan d’une ampleur industrielle, sans effectuer au préalable de tests de plus petite ampleur. De plus, au lieu de multiplier les interactions avec les principales parties prenantes pour apprendre d’elles et les comprendre, le CMI a choisir de cloisonner financement et startups. Sept appels à projets plus tard, le centre n’a pas opéré le moindre changement significatif dans son organisation ou son approche, et ce malgré les résultats décevants que nous lui connaissons.


Le CMI et son site foncièrement innovant

Un fonctionnement digne d’une banque

Le CMI octroie des prêts comme le ferait une banque. Ses employés sont chargés d’aider les startups à constituer un dossier qui sera ensuite présenté par le directeur général à un comité. Les startups ne rencontreront donc jamais le comité d’investissement.

Le problème c’est que personne ne sait mieux présenter et représenter une entreprise que ses fondateurs, et que laisser une personne extérieure exposer le projet de l’entreprise peut avoir des conséquences désastreuses. Dans notre cas, le directeur général du centre avait exposé au comité une piste d’évolution possible dont je lui avais fait part en privé comme étant la principale fonctionnalité du projet soumis. Après douze mois de discussion, le déséquilibre grandissant entre notre projet et les attentes du comité nous a conduit à devoir reprendre les négociations à zéro avec un nouveau dossier pour une nouvelle candidature.

Le CMI met un point d’orgue à sélectionner des entreprises qui disposent de compétences en interne, mais s’empresse de les décrédibiliser en réclamant des études de faisabilité commandées à des cabinets de conseil homologués. Chez Greendizer, nous avions reçu environ 60 000 dirhams afin de faire l’étude de faisabilité qui conditionnait le déblocage de la phase suivante et d’enfin recevoir l’aide financière que l’on nous avait fait espérer. Le problème de ce processus, n’est pas tant le temps et l’argent perdu par les startups que l’utilisation faite de ces études.


L'équipe de GreenDizer 

Le cabinet de conseil de renom que nous avions sollicité avait légitimement joint une note à ses livrables afin de préciser que ses conclusions positives et encourageantes sur la faisabilité du projet ne représentaient en aucun cas une garantie de succès. C’était suffisant pour que le CMI nous oppose un refus, mettant ainsi fin à une procédure qui avait déjà duré 18 mois. Derrière la raison officielle, se cache une raison officieuse.

Le CMI, raisonnant toujours comme l’établissement bancaire qu’il n’est pas, valide l’assise financière des entreprises sélectionnées pour s’assurer de leur pérennité avant de leur remettre une subvention censée leur permettre de lancer un projet pour s’assurer une rentabilité. Voilà pour la raison officieuse derrière le refus que nous avons essuyé.

Une paranoïa maladive

Le CMI vit dans la paranoïa de fraudes, en réalité inévitables. Pour éviter la fraude, le CMI s’attache à financer de l’innovation en se basant sur un tableau de tâches et de dépenses d’une précision qui frise le ridicule tant elle s’oppose à l’agilité qui caractérise à juste titre les entreprises qui réussissent. L’autonomie et les marges de manoeuvre qui restent après avoir remis un plan figé à son principal bailleur de fond sont très limitées.

En outre, le CMI exige des startups qu’il finance qu’elles rassemblent trois devis comparatifs avant d’investir une somme budgétée à l’avance, ce qu’une entreprise de quatre personnes ne peut pas se permettre. Outre les problèmes logistiques, cela pause un problème relationnel. Une collaboration n’est possible qu’une fois la confiance établie. Une lutte malvenue contre les fraudeurs fait fuir les entrepreneurs honnêtes, et cause des manques à gagner plus grands que toutes les sommes à préserver.

Le CMI ne considère pas le facteur temps, et encore moins le rapport qu’il entretient avec l’argent. Des mois passent et défilent en attendant que les membres des différents comités conviennent d’une date pour se réunir. Un dossier validé doit souvent traîner plus d’un mois dans des bureaux en attendant le passage d’un trésorier du Royaume pour la signature de l’ordre de virement correspondant. Entre temps, les salaires des recrues difficilement dénichées continuent de tomber, la concurrence s’active, les idées évoluent, le marché change, et l’innovation au Maroc fait du surplace.

Une incompréhension des startups

Le CMI précise qu’il ne peut financer des salaires que pour les embauches recrutées et affectées au projet après validation du dossier, alors même que les salaires sont la principale dépense des startups et que le principal frein à l’entreprenariat est la peur des fondateurs de tomber dans la précarité.

Nombre d’entreprises que j’ai rencontrées ont dû se remodeler et se réorganiser pour adhérer à son cahier des charges parce qu’il s’agissait du seul moyen pour elle d’obtenir le financement nécessaire à leur démarrage.

Ce que toutes ces contradictions révèlent, c’est que le CMI se trompe de segment et d’approche.

« Dans son état actuel, le CMI est un cancer. »

Je ne suis pas de ceux qui pensent que ce type d’initiatives devrait venir de l'Etat. Mais si des fonds publics existent et des employés sont payés pour les gérer, j’aime encore mieux que cela soit fait de la bonne manière, et non en combinant les pires travers d’une banque et d’une administration. Réformer le CMI est d’autant plus une urgence que son contact avec les entreprises ne peut avoir que deux conséquences : leur apporter une aide considérable, ou fortement contribuer à leur péril. Les chiffres montrent clairement de quel côté penche la balance. Dans son état actuel, le CMI est un cancer.

Dans son fameux rapport, la Cour des Comptes a attribué une partie de l’échec de la stratégie Maroc Numeric 2013 à l’absence d’une approche participative avec les différents intervenants et acteurs pendant son élaboration. Il n’est jamais trop tard pour ouvrir un dialogue et tenter de reformer tous les instruments qu’elle a eu le mérite de créer et les réconcilier ainsi avec leurs missions, les entrepreneurs et leurs besoins. Après tout, une bonne partie de l’enveloppe initiale du CMI est toujours disponible.

 

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