Mais pourquoi cette entrepreneuse tunisienne veut-elle moderniser l'artisanat traditionnel ?

Blue Fish's CEO Ben Gacem

« Je ne vais pas prétendre que je savais ce que je faisais » me confie Leila Ben Gacem quand je la rencontre dans la medina, le vieux quartier de Tunis. Pendant dix ans, Leila a travaillé comme ingénieur en biomédecine jusqu’au jour où, en 2006, elle décide de démissionner.

« Je voulais faire quelque chose qui avait du sens » explique t’elle. Elle ne savait pas exactement ce que cela serait mais était déterminée à aider les petites entreprises maintenant les traditions de leurs pays en vie à se développer à l’export. 

Des Emirats à la Tunisie

« Le monde serait trop ennuyant avec des Zara et des Starbucks à tous les coins de rues » explique l’entrepreneuse. « Chaque pays déborde de richesses et j’ai peur que les spécificités de chaque pays disparaissent et que tous commencent à se ressembler. »

C’est pour maintenir ces traditions que Leila Ben Gacem créa, il y a presque dix ans, “Blue Fish”, une agence de conseil qui crée des projets créatifs à fort impact. L’agence repère des besoisn dans le secteur créatif et développe ensuite des projets qui répondent à ces besoins. Leila s’occupe alors de chercher des acteurs susceptibles de financer ces projets et travaille ensuite comme consultante  en charge de l’exécution des projets.

« Vous pouvez me mettre dans n’importe quel pays, j’y transformerais son héritage en business » dit-elle en rigolant.

Pour un de ses projets, Leila Ben Gacim a travaillé avec des femmes bédouines dans les Emirats. « C’était un très beau projet que je gérais pour le fond Khalifa », une entité du gouvernement en charge du financement des micro-entreprises et des PME. « L’idée initiale était de soutenir les femmes qui travaillaient de chez elles, explique Leila. C’était fascinant pour moi car quand on pense aux pays du Golfe, on pense rarement à l’artisanat. »

Pour ce projet, Leila Ben Gacem a fait du porte à porte afin de convaincre les femmes de reprendre le tissage, une pratique abandonnée depuis plus de vingt ans. C’était un challenge, admet-elle. « La plupart des femmes avait une éducation assez simple et étaient sceptiques. « Pourquoi cherchez-vous des tisseuses alors que tout le monde ne cherche que du pétrole ici ? » lui demanda même une femme.

Le résultat final fut cependant un vrai succès. Plus de 200 femmes ont suivi la formation et ont appris à calculer des prix, gérer des liquidités, choisir la bonne combinaison de couleurs etc. « Maintenant, Sougha est une marque implantée dans tout le pays, explique la consultant fièrement. Elles produisent, désignent et innovent. » Les femmes vont même jusqu’à visiter les centres commerciaux de Dubaï pour prendre des photos (avec leurs téléphones !) des produits afin de trouver l’inspiration pour leurs prochains modèles.

« Faire de quelqu’un qui était en périphérie de la société un entrepreneur et le remettre au centre de la société est plus précieux que l’argent » continue fièrement Leila Ben Gacem en me montrant des photos et vidéos de cette aventure sur son ordinateur.

Moderniser le tradtionnel

Pour son dernier projet, Leila travaille en coopération avec l’Association pour la sauvegarde de la Medina, une association fondée en 1967 pour sauvegarder l’environnement architectural, culturel et artistique du vieux quartier de Tunis. Leur objectif est de redonner vie à des objets traditionnels du pays en mettant en contact des jeunes designers et des artisans de formation traditionnelle.

Pour créer un modèle économique durable, il est important de générer des profits, explique Leila Ben Gacem. « Je crois vivement que la meilleure façon de préserver l’identité et l’héritage des pays est d’exploiter des opportunités économiques. » Pour l’entrepreneuse tunisienne, s’il existe une opportunité économique les gens la saisiront et si elle n’existe pas, il faudra la crée.

« Vous ne pouvez pas dire à quelqu’un de continuer de créer des chechia (le chapeau de laine rouge traditionnel de Tunisie) si personne ne porte de chechia. Il faut innover car les artisans ont des enfants à nourrir. » Pour elle, deux options s’offrent aux artisans qui veulent garder les traditions en vie : rebrander le produit et changer le marketing, ou le moderniser.

« Les opportunités sont nombreuses dans l’industrie créative et culturelle » estime Leila. Il faudrait y porter plus d’attention continue t’elle. « Je pense que nous sous-estimons le potentiel en terme de création d’emplois du marché de l’artisanat » que’elle décri comme étant gelé. Ses efforts suffiront-ils à réchauffer ce secteur ?

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