Quand les relations entre associés tournent âpres, l'histoire de Lioumness

Il est assez commun qu’un des fondateurs d’une entreprise quitte l’aventure dans les premières années. Dans certains cas tout se passe bien, dans d’autres, l’entreprise est contrainte de fermer ses portes. Entre les deux, il y a des entrepreneurs qui se battent et qui ressortent plus forts de cette épreuve.

C’est en tout cas ce que pensent Rime El Khalid, la fondatrice, au côté de Chama Tahiri (en photo ci-dessus), du magazine culturel en ligne et agence de communication marocaine Lioumness. Nous nous sommes assis avec elle pour comprendre pourquoi les deux entrepreneuses se sont séparées de leurs associés et recueillir ses conseils.

« On n'a pas choisi l’entrepreneuriat, l’entrepreneuriat est venu à nous. »

Comme beaucoup de cofondateurs, Chama et Rime se rencontrent à l’université. Se découvrant une vision et une passion commune pour la vie culturelle, elles décident de lancer, avec Mohamed, le meilleur ami de Rime (le nom a été modifié pour respecter son intimité), un Tumblr pour répertorier les acteurs de la culture au Maroc, ces personnes qui font bouger le Monde arabe, ces personnes d’aujourd’hui, ces « ness lioum » en arabe. Ce site ils l’appellent Lioumness. 

Malgré la distance - Mohamed étudie à Paris, Chama et Rime à Reims, à deux heures de Paris – les trois étudiants en école de commerce veulent aller plus loin.

« Il n’y avait aucun média qui écrivait ce qu’on avait envie de lire, qui présentait les choses de manière moins journalistique et factuelle, plus humaine et narrative. On avait l’impression qu’il fallait parler. Et comme on aimait les mots on a décidé de créer un magazine en ligne. »

Pour ce faire, ils font entrer en jeu Younes, un ami de Mohamed (le nom a été modifié pour respecter son intimité), photographe de formation ingénieure, pour gérer l’aspect artistique et technique et lancent le site en novembre 2012. 

Même si les quatre étudiants ne cherchaient pas à générer des revenus, ils avaient tous en tête de gérer ce site de façon professionnelle. « Pour nous, ce n’était pas un blog, mais un magazine en ligne. On avait une ligne éditoriale, une charte graphique, on avait pensé à tous les détails. On voulait que les choses soient bien faites. »

L’équipe apprend à gérer la distance, les échanges académiques à l’étranger et les rythmes de vie très différents des uns et des autres, « On travaillait de façon super flexible, on était pote. » se rappelle Rime. « C’était trop cool la première année. On s’adorait. »

A la fin de leurs études, le groupe est contacté par un groupe hôtelier qui s’implantait au Maroc pour s’occuper de leur stratégie de communication et leur programmation culturelle. Il leur faut donc créer une structure. « On ne s’est pas posé la question de savoir si tout le monde voulait devenir entrepreneurs, explique Rime. On avait une opportunité, on était quatre, on a donné 25% à tout le monde. »

Quand les uns travaillent plus que les autres

Pourtant, déjà à cette époque, tous n’étaient pas aussi investis dans le projet. « Il n’y avait pas vraiment de hiérarchie, mais de fait, Chama et moi étions les managers. On était les chieuses, on devait tout gérer, on avait vraiment le mauvais rôle » se souvient Rime. « De plus, nous on avait le côté cool, on était sur le terrain, on rencontrait les clients, on couvrait des évènements, eux n’avaient que le côté prod’. »

Ce décalage ne fit que s’accentuer dès lors que Chama et Rime commencèrent à travailler à temps plein au Maroc avec les clients, tandis que Mohamed et Younes étaient respectivement en échange à Copenhague et consultant à Paris.

Les deux entrepreneuses comprenaient que les garçons ne soient pas aussi motivés qu’elles à ce moment et étaient convaincues que tout irait mieux quand ils les rejoindraient sur place à temps plein. Pour prouver leur confiance, elles avaient même proposé de leur verser le même salaire qu’elles bien qu’elles soient les seules à temps plein.

Quand les discussions tournent âpres 

Cela ne suffit pas, Mohamed et Younes ne s’amusent plus et ne veulent pas attendre plusieurs années avant de pouvoir gagner de l’argent. « Pour eux, on avait commencé à quatre, il fallait qu’on arrête à quatre » explique t’elle.  Les discussions tournent âpres, Younes prend le contrôle du site, des comptes sur les réseaux sociaux et des adresses emails pro. Pendant six mois, les deux cofondatrices continuent à gérer leurs clients agence et à prospecter de nouveaux clients mais sans site et sans adresses email.

« Pour dissoudre l’entreprise il aurait fallu dépenser plus de 1000€ et gérer un an de procédures. Jusque là, on n’avait jamais sorti d’argent pour Lioumness et là il fallait en sortir pour le dissoudre. C’était un non-sens total » explique Rime. Les deux garçons finissent par capituler et revendent leurs parts. Mais la base de donnée du site, ainsi que certains comptes de réseaux sociaux avait disparu. Pendant trois mois, les deux cofondatrices remettent tout en ligne. « On s’est enfermé pendant trois mois pour remettre en ligne [tous les articles]. On était des ermites. »

En nov 2014, le site est de nouveau opérationnel et le duo s’estime plus fort que jamais. « Ces six mois nous ont permis de réfléchir à qui on était, ce qu’on voulait » explique Rime.   

Les deux associées ne regrettent rien. « On n’aurait pas pu le faire autrement. On n’aurait jamais lancé Lioumness si on n’était pas quatre au départ parce qu’il y avait plein de choses qu’on ne savait pas faire, Chama et moi. On ne leur enlèvera jamais ça » clarifie Rime. « Il faut monter un projet avec les gens pertinents, si les gens ne sont plus pertinents, il faut continuer sans. » Pour autant, elle a tiré quelques leçons. 

Leçon n°1 : être ensemble 

« Je ne crois pas que ce soit possible de gérer une entreprise avec des associés à distance. Il y a plein de choses de la vie de tous les jours qu’on ne peut communiquer que quand on est dans la même salle, si on n’est pas ensemble, ces choses passent à la trappe. Il faut être ensemble pour vivre les mêmes choses et avancer » estime Rime El Khalid.  

Leçon n°2 : communiquer sur ce que chacun veut

« Chama et moi on a toujours eu une vision à long terme, pour nous Lioumness c’est un projet de vie » se rappelle Rime. Pour autant, l’entrepreneuse admet qu’elle n’en avait pas vraiment parlé avec les deux autres associés avec qui elle ne communiquait qu’à distance. « On n’a pas eu les discussions qu’auraient eu des entrepreneurs « normaux», notre association n’a pas émané d’une volonté claire, c’était une réponse à une opportunité externe ».

Leçon n°3 : toucher chez à tout

Pour Rime, il faut comprendre un minimum ce que font ses associés.  Ne s’y connaissant pas en techno, les deux associées avaient délégué tout l’aspect tech à Younes. « Tu dois avoir des notions tech. Tu ne peux pas ignorer un aspect aussi fondamental de ton projet, explique t’elle. La mésaventure avec Younes nous a poussé à développer des skills en interne. Désormais, on touche à la photo, on a monté une vidéo, on s’occupe du site. On ne s’en sentait pas un capable, on en est très fières. »

Leçon n°4 : Savoir dire au revoir 

« Une startup c’est tellement fragile que tu ne peux pas t’acharner à faire survivre quelque chose qui ne va pas bien. Il faut poser les problèmes rapidement. Si les problèmes sont accessoires, il faut les réparer ; s’ils sont essentiels, il faut que ça s’arrête. Quand on est entrepreneur on rêve pour soi, et c’est déjà assez dur, on ne peut donc pas rêver pour les autres. »

Pays

Partager

Articles similaires