Quand la technologie permet le dialogue entre citoyens et politiciens


Les Tunisiens font entendre leur voix (via The Nation)

Le Printemps arabe l'a prouvé : les réseaux sociaux ne servent pas qu'à propager les derniers ragots et les blagues douteuses. Depuis quelques années, des passionés de démocratie ont décidé d'améliorer ces mécanismes et d'utiliser les technologies pour donner une voix aux citoyens et leur permettre d'échanger avec les élus et politiciens.

En Tunisie, la plateforme GOV a plus que prouvé son potentiel lors des élections présidentielles de 2014. Le Maroc suivra t'il le même chemin lors des prochaines élections, avec la plateforme Nouabook ?

GOV, quand Facebook devient utile 

A Tunis pendant le printemps tunisien, Bobby Demri, jeune entrepreneur français d’origine tunisienne, admire « la puissance des réseaux sociaux dans la manifestions de la volonté des peuples ».

De retour en France, il décide de créer avec Pierre Alexandre Teulié, ancien professeur à l’institut des Sciences Politiques de Paris et ancien conseiller de la ministre française Christine Lagarde, un réseau social permettant de redonner la parole aux citoyens. Leur objectif : inverser le sens de la politique pour qu’il aille du bas vers le haut et non du haut vers le bas comme c’est le cas à l’heure actuelle.

S'ils avaient lancé l’application, en décembre 2013, pour être utilisée en France, les deux cofondateurs ne pouvaient imaginer de ne pas la mettre au service des premières élections libres du monde arabe.

Les Français s’associent donc avec l’association tunisienne «  Jeunesse Décide » pour créer GOV Tunisie. L’objectif est simple : « porter la voix des jeunes tunisiens pour peser sur la vie politique et orienter le débat public sur leurs vraies préoccupations et leurs aspirations » explique Bobby Demri.

L’application est lancée trois semaines avant le premier tour, en novembre 2014, sur iOS, android, desktop et Facebook. Elle permet aux citoyens de voter en temps réel pour les politiciens et de lancer leurs sondages.

Des résultats inespérés

Le succès ne s’est pas fait attendre. Plus 800 000 opinions ont été exprimées sur le site en seulement quelques semaines. C’est énorme, surtout si l’on compare au nombre de votants en Tunisie – 3,5 millions – et au nombre d’opinions exprimés sur le site français – 1,8 millions pour un pays de 44,5 millions de votants. 

Les politiciens tunisiens ont vite rejoint le mouvement. « Ce sont les hommes politiques qui sont venus sur GOV pour faire des propositions [aux citoyens] » explique Bobby Demri. Et pour une fois, ils ont écoutés les opinions des Tunisiens, allant même jusqu’à reprendre certaines de leurs propositions.

Faire vivre une application gratuite 

Aujourd’hui, l’appli tunisien est en hibernation, faute de moyens car faire vivre une telle application gratuite et sans publicité a un coût, explique Bobby Demri. Une fois la plateforme développée, il faut encore la maintenir, modérer le contenu et en faire la promotion.

Pour l’instant, la plateforme est soutenue essentiellement par son actionnaire Fred & Farid. L’agence de communication parisienne apporte un soutien financier, du mentorat et de la main d’œuvre, puisque 13 personnes de Fred & Farid travaillent occasionnellement sur le projet. Il n’empêche, avec une équipe à temps plein de seulement cinq personnes, l’association doit se concentrer sur la France et mettre en pause la Tunisie.

Une aventure délicate

Le succès citoyen de l’appli est d’autant plus impressionnant que les risques étaient nombreux. Si le risque de s’attirer des ennemis puissants était grand, ce n’était pourtant pas le plus gros défi. 

« Les sondages étaient interdit pendant la campagne [afin de] ne pas influencer les résultats », explique le cofondateur qui insiste : GOV n'est pas un institut de sondage. « Je ne crois pas au métier de sondeurs car les donneurs d’ordres posent des questions dont les réponses sont déjà données, justifie t-il. Nous proposons un outil de démocratie directe digitale », une sorte de « météo de l’opinion » qui souhaite faire émerger des idées et de nouveaux leaders.

Le Maroc a Nouabook

La mission est similaire chez Simsim Participation Citoyenne, une association qui veut utiliser les technologies pour faire participer les Marocains à la politique.

« Les citoyens voient rarement un député répondre à leurs besoins et ils ont peu de moyens de transmettre leurs besoins aux élus » explique Andrew Mandelbaum, un Américain, ancien du National Democratic Institute, vivant au Maroc.

Quant aux citoyens, « la plupart ne font pas confiance aux élus. Ils ne pensent pas que le parlement aie du pouvoir, que s’exprimer leur soit utile » , ajoute t-il.

Pour changer ce constat, il décide de créer avec son associé Hind Kabaj, un Marocaine ayant travaillé dans le secteur de la démocratie aux Etats-Unis, Nouabook.com, « mes députés » en dialecte marocain. 

Depuis son lancement en avril 2014, le premier projet de Simsim a permis aux citoyens de poser près de 250 questions sur son site internet. Les 37 députés, appartenant à huit partis différents, ont répondu aux deux-tiers de ces questions, estime l'équipe, en ont rapportées quelques unes aux ministres concernés et ont même pris part à des Google hangout pour répondre aux questions en personne.

Un député répond en vidéo à une question
Le député Yassin Amajjam répond en vidéo à une question.

Le défi de la confiance

« Le plus grand défi, c’est d’impliquer à la fois les citoyens et les députés, estime Hind Kabaj. Au début, les citoyens n’étaient pas convaincus, ils pensaient que personne ne répondrait ou ne ferait attention à leurs questions. Maintenant qu’ils voient que les députés jouent le jeu, ils osent poser plus de questions. » 

Pour en arriver là, l’équipe de cinq personnes a dû multiplier les stratégies de communication et de relations publiques pour convaincre les citoyens, et rester apolitique pour convaincre les politiciens.

 « Nous sommes extrêmement attentifs, nous voulons nous assurer que nous sommes perçus comme apolitiques, nous travaillons avec tous les partis politiques » insiste Andrew Mandelbaum.

En outre, l’équipe effectue un gros travail de modération et ne publient pas les questions trop sensibles, bien qu'ils les envoient systématiquement aux députés.

L'avenir de Nouabook

Tout comme GOV, Nouabook est un service entièrement gratuit qui ne vit que grâce au soutien de donateurs. Dans le cas de Nouabook, l’argent vient de l’étranger, à savoir du Fond européen pour la démocratie, de l’Initiative de partenariat USA-Moyen-Orient (MEPI) et du fond anglais Indigo Trust.

Cette année, les deux co-fondateurs ont prévu d’explorer les formats vidéos et infographiques pour ouvrir la discussion sur les politiques publiques, mais aussi de créer des profils pour permettre aux députés de tenir les citoyens au courant de leurs travaux.

Le duo ne se leurre pas. « Nous n’allons pas changer tout le système politique avec cette plateforme » estime Andrew, « mais c’est un premier pas, continue Hind, dans la création de relations utiles avec les députés. »

Si Nouabook remporte le même succès que GOV lors des élections de 2016, ce sera déjà un grand premier pas.

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