Les effets du blocage de la VoIP au Maroc sur l'économie et l'entrepreneuriat.


Skype, Whatsapp calls et Viber sont progessivement bloqués au Maroc (photos via The Huffington Post)

Difficile d’avoir raté la nouvelle. Mercredi, l'agence régulant les télécommunications au Marocain, l’ANRT, a bloqué Skype, Whatsapp Calls et Viber, les fameux services de VoIP, dans le royaume. 

Comme souvent quand on perd un proche, les Marocains sont passés par plusieurs étapes.

Après le choc, le déni a été d’ordre : « Il faut attendre la confirmation des opérateurs » a t-on entendu. Puis la colère a pris le pas : « Nous ne nous laisserons pas faire par ce gouvernement autocratique, signons une pétition » ont enchaîné certains.

Après un passage par la tristesse – « Qu’est-ce qu’on va devenir ? » – les Marocains ont fini par se résigner – « Il n’y rien qu’on puisse faire face à ce gouvernement qui ne veut rien entendre ».

Restent maintenant les deux dernières étapes du deuil : l’acceptation et la reconstruction.

Qu’est-ce que ce blocage veut dire pour l’économie et comment avancer ?

Pourquoi un tel blocage ?

La raison donnée par l’ANRT dans un communiqué publié le 7 janvier est que « L’acheminement de tout trafic téléphonique à destination du client final ne peut être assuré que par des exploitants de réseaux publics de télécommunications, dans les conditions fixées par les cahiers des charges des licences dont ils sont attributaires. »

Pour faire simple l’ANRT estime que les services de Voix sur IP, ou « VoIP » pour Voice over IP, une technique qui permet de communiquer par la voix via l’internet, fournissent des services de téléphonie et doivent donc détenir une licence de télécommunication.

L’ANRT ne semble pas se soucier de la différence entre Téléphone sur IP et Voix sur IP, car derrière cette justification légale se cache une autre raison. 

Dans ce même communiqué de presse l’ANRT mentionne, au détour d’une phrase, « le manque à gagner, en termes de chiffres d’affaires, résultant pour le marché national des télécommunications du fait de l’utilisation des services gratuits de téléphonie sur IP ».

L’argument ne semble pas vraiment solide. Le blocage de la Voix sur IP entrainera très logiquement une baisse de l’utilisation d’internet et donc du chiffre d’affaire de ces opérateurs.

La décision semble donc à la fois stupide, irrationnelle et illégitime.

Un impact macro-économique

Au Maroc, les services de VoIP sont utilisés massivement par les Marocains qui n’ont pas les moyens d’appeler leurs familles à l’étranger.

Ce blocage « se reflète aussi sur l'agent envoyé par les résidents du monde à leur famille qui est censé renforcer leur pouvoir d'achat […]. Loin des yeux, loin du coeur... Comment voulez-vous que les Marocains du monde envoient plus d'argent alors qu'ils vont certainement communiquer moins ? » estime Taher Alami, fondateur de l’agence web AbWeb et influenceur marocain.

Autre population touchée : les professionnels.

« Le blocage de Skype, qui s'ajoute à l'absence d'un PayPal libre rend la tâche encore plus difficile pour la centaine de milliers de freelances marocains [dont les] clients se trouvent à l'étranger » continue Taher Alami.

La situation est identique pour les startups et les PME travaillant avec l’étranger.

D’un point de vue macro, la baisse de revenus de ces acteurs devrait entraîner une baisse des entrées de devises.

En rendant plus compliquées les communications avec les professionnels étrangers, l’ANRT met en péril les échanges de compétences des Marocains avec leurs homologues étrangers et la collaboration entre organisations marocaines et étrangères.

Plus inquiétant encore, pourquoi des entreprises étrangères s’installeraient dans un pays qui se referme sur lui ? Comment développer une entreprise dans un contexte si changeant et imprévisible ? Les investisseurs étrangers seront-ils prêts à investir dans des startups marocaines dans ces conditions ?

Le boom prévisible des VPN

Pour autant pour Hamza Aboulfeth, le fondateur de Genious, l'hébergeur web le plus connu au Maroc,  « Il ne faut pas s’inquiéter pour les professionnels. Il suffit d’un simple VPN pour contrer le blocage. »

Un VPN est un réseau privé virtuel qui offre une connexion sécurisée et cryptée entre votre ordinateur et un serveur distant dont vous choisissez la localisation. En utilisant un VPN, votre fournisseur internet pensera que vous êtes à l’étranger et ne pourra donc pas bloquer la VoIP.

En 2011, Hamza Aboulfeith et son collègue Driss Najam ont lancé Smart VPN en réponse à la loi française Hadopi qui vise à mettre un terme aux partages de fichiers en P2P.

A l’époque, « Il n’y avait pas d’intérêt majeur au Maroc [à utiliser des VPN] » explique t-il. Les deux entrepreneurs n’avaient donc pas fait les démarches nécessaires pour accepter les cartes de paiement marocaines.

Ces dernières années, les Marocains motivés par des problématiques de confidentialité, le bridage imposé par les opérateurs télécoms sur les téléchargements en P2P et l’envie de visionner des vidéos bloquées par les ayant-droits étrangers (Netflix, M6 et autres) ont commencé à utiliser les VPN.

Dès la semaine prochaine, le service sera accessible aux détenteurs de cartes marocaines.

« [Le blocage de la VoIP] tombe pile poil avec le lancement [de SmartVPN] au Maroc » explique t-il.

« Les gens qui sont expérimentés sauront surmonter ce genre de blocage mais pour les novices ce ne sera pas aussi simple » conclue t-il. Alors que faire pour protéger les Marocains novices qui souhaitent appeler leur famille à l’étranger ?

Peut-on faire quelque chose ?

« On ne peut rien faire. La ANRT c’est le gouvernement. Le gouvernement c’est des gens avec qui on ne peut pas parler » estime un Hamza dépité.

« On peut signer autant d'e-pétition qu'on veut, ça ne changera absolument RIEN » acquiesce Alaa-eddine Kaddouri. Pour autant, il veut croire au pouvoir du peuple.

Il suggère de boycotter des opérateur et de déposer autant de plaintes que possible pour contester ce blocage du fait que la loi en vigueur concerne la téléphonie sur IP et non voix sur IP et que l’interdiction/censure de technologies à l'ère des NTIC va à l’encontre du bien du pays.

Ces contestations doivent se faire en justice, même si elle n'aboutissent pas, imaginez le travail qu'engendreront une centaine de plaintes » s’amuse t-il sur Facebook. 

Avoir les opérateurs et l’ANRT à l’usure pourrait fonctionner mais il faudra probablement faire avec.

« Je ne pense pas que ce sera un gros truc, estime Hamza Aboulfeth. Au bout d’un moment les choses vont peut-être redevenir comme avant. »

Peut-être, mais cela ne présage rien de bon pour le dynamisme des relations avec les investisseurs et entrepreneurs étrangers et marocains.

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