Les enfants apprennent le savoir-faire traditionnel tunisien, les entrepreneurs disent bingo

Les enfants apprennent la mosaïque avec Mosaikit
Les enfants apprennent la mosaïque avec Mosaikit (photo via Neptune Mosaic)

Quand Zied Abbis et Amine Draoui ont décidé de mettre en avant les traditions de leur pays, ils ne s’attendaient pas vraiment à ce que leurs entreprises rencontrent un tel succès.

Il y a huit mois mois, Zied Abbis a lancé un nouveau produit : Mosaikit, un kit qui contient tout ce dont une personne a besoin pour faire soi-même une petite mosaïque dont des tesselles en pierre naturelle et en marbre préparées par les artisans locaux. En un peu plus de six mois, l’entrepreneur a écoulé plus de 800 kits en Tunisie, un succès inattendu.

Amine Draoui, lui, a ouvert Eco Mornag Farm, une ferme écologie et éducative, en accord avec la nature. La ferme, située à 20 minutes au sud de Tunis, ne produit pas de fruits mais partage les savoir-faire traditionnels. En 2015, 3 000 personnes sont venues apprendre les anciennes techniques agricoles tunisiennes. Le succès est tel qu’Amine ne peut plus répondre à la centaine d’emails et aux 200 à 300 appels téléphoniques qu’il reçoit par jour. Cela n’arrête pas les déboutés qui tentent parfois de se glisser dans des groupes pour faire une visite.

Des enfants apprennent les anciennes techniques à Eco Mornag Farm
Des enfants apprennent les anciennes techniques à Eco Mornag Farm (photo via Eco Mornag Farm)

Un retour vers la tradition non prévu

Amine a grandi à Tunis, un vrai citadin. Géologue de formation, il fit du volontariat en Europe dans des fermes biologiques, écologiques et/ou pédagogiques. Ayant hérité de terres en Tunisie, il réfléchit à créer une ferme. Dans une vingtaine d’années, il se dit. C’était sans compter la révolution. Comme pour beaucoup, il décida de rester en Tunisie pour voir le résultat de ce mouvement. « Les semaines sont devenus des mois, les mois sont devenus des années, et cinq ans plus tard, je suis toujours là » s’amuse t-il.

Zied n’avait pas non plus prévu de protéger le savoir-faire tunisien. Cet ingénieur émigré en France est un touche-à-tout qui a travaillé dans le e-marketing, la logistique ou encore la banque. En 2012, lors de vacances en Tunisie, après de longues discussions avec sa sœur mosaïste, il décide de travailler sur une idée : monter une plateforme qui facilite la mise en relation entre mosaïstes et clients. En 2014, après avoir remporté quelques concours, il rentre en Tunisie et monte Neptune Mosaic avec sa sœur.

Faire survivre le savoir-faire traditionnel tunisien

Pour les deux Tunisiens, une même motivation : faire survivre le patrimoine tunisien.

La Tunisie est un pays de référence pour la mosaïque, le pays dispose des meilleurs artisans du monde et d’une diversité de pierres idéales pour la micro-mosaïque, estime Zied.  Malheureusement, la mosaïque est un produit de luxe et les artisans souffrent.

« Il y a beaucoup d’artisans de mosaïque qui ont changé de domaine. Ils sont devenus maçons ou autre, explique Zied. Si on a une coupure de génération, [c’est-à-dire] de la transmission du savoir-faire d’une génération à une autre, comme c’est le cas maintenant, on va le perdre ce savoir-faire » se lamente t-il.

Avec Neptune Mosaic, le Tunisie met l’artisanat tunisien en valeur et permet à cet art de ne pas disparaitre. Il a mis en photo le travail d’une vingtaine de mosaïstes et leur envoie des commandes, venant surtout des Etats-Unis et du Japon, dès qu’il en reçoit. 

Avec son kit de mosaïque, Zied ne se contente plus de donner du travail aux mosaïstes, il transmet aussi leur savoir-faire au grand public. 

Ramassage d'olives avec des cornes de chèvreDans sa ferme, Amine veut faire survivre des techniques dites « primitives. » Le jour de notre interview, il a montré à un groupe comment produire de l’huile d’olive en utilisant des procédés anciens. Pour ramasser les olives, ils ont ainsi utilisé des cornes de chèvres. Photo ci-contre via Eco Mornag Farm.

« Certaines vieilles personnes utilisent toujours [ces techniques] et nous ont passé le savoir-faire » explique t-il. Cette ferme, « c’est un musée vivant, j’ai envie de partager ça et de le transmettre » continue t-il.

Dans 20 à 30 ans, la Tunisie aura des problèmes graves d’approvisionnement en eau, nourriture et énergie, et de gestion des déchets, estime t-il. Selon lui, pour lutter contre la dépendance aux produits internationaux, il faut parier sur les solutions naturelles.

« Un tracteur est mille fois plus efficace qu’un âne. La technologie est salvatrice mais une technologie mal utilisée, et mal comprise peut avoir un impact négatif » continue t-il. Et c’est pour cela qu’il veut promouvoir ces techniques primitives.

L’entrepreneur donne aussi de la visibilité à des artisans en les exposant dans sa boutique.

Une ferme qui donne espoir

Pour Amine, qui n’a jamais fait de marketing, le succès de la ferme vient d’un besoin d’espoir, d’une envie de changer. 

« En Tunisie, il y a un désespoir généralisé. On montre que c’est possible [de lancer une entreprise] même dans ces conditions difficiles, même sans argent. On a commencé avec mille euros, sans apport, on a juste fait travailler le temps et notre ambition et passion » explique celui qui croule sous les demandes d’interviews de journalistes. 

Les visiteurs peuvent dormir sur place (dans des chambres, des dômes ou en camping) et se restaurer mais le cœur d’activité ce sont bien les ateliers pédagogiques. Pour 5 dinars, les visiteurs bénéficient d’une visite pédagogique interactive d’une heure et demi. Si les mains ne sont pas sales à la fin de la visite, il y a un problème, assure l’entrepreneur.

Le gros des clients de Mornag Eco Farm, ce sont des groupes, des écoles en très grand part, mais aussi des entreprises ou des collectivités souhaitant faire du team-building.

La ferme attire aussi des particuliers, des jeunes, curieux qui veulent changer de rythme de vie, tenter l’aventure entrepreneuriale, faire changer les choses, explique t-il.

Amine veut que la ferme reste petite. « On cherche plus la qualité que la quantité » explique t-il. L’année 2016, il va la passer à finir l’infrastructure avec son équipe et à conseiller deux autres fermes. Il espère créer un réseau de fermes pédagogiques en Tunisie et pourquoi pas un label.

Apprendre la mosaïque, une activité qui change

L’an dernier, Zied réalisa quelque chose : « il y avait beaucoup de gens qui voulaient apprendre la mosaïque ». Il crée alors Mosaikit. Ces cinq modèles, il les vend surtout à des écoles primaires et des centres de formation dans le pays mais il a des clients partout dans le monde, jusqu’au Chili.

« Ca marche super bien et ca fait travailler beaucoup d’artisans » s’enthousiasme t-il.

« Les gens ont besoin de loisirs créatifs pour les enfants » explique t-il, même si le kit s’adresse aussi aux adultes. « Cela permet de travailler sa concentration, d’apprendre à être patient, c’est aussi un moment de partage en famille » explique t-il.

Aujourd’hui, l’entrepreneur concentre 90% de son attention sur le kit, qui se vend bien plus vite que les mosaïques. Cette année, il va s’attaquer au marché européen. Le lendemain de notre entretien, il se rendait justement à un salon des arts créatifs en France.

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