Peut-on parler de vol d’idée dans le monde des startups ?

Vol d'idée
Peut-on vraiment voler le concept d'une startup ? (Image via les Sims)

Début mars, une histoire fait les gros titres en Algérie : il y a deux ans, un homme d’affaire bien connu, Kamel Haddar, aurait volé le concept de la startup dont il était le mentor, Dirassatti, et avait lancé iMadrassa. Aujourd’hui, Dirassatti est en faillite. 

Est-ce que cela veut dire que les jeunes entrepreneurs doivent garder leurs idées pour eux ? Est-ce que cela veut dire qu’ils ne devraient pas participer à des concours ou se confier à des mentors ?

Les idées n’ont aucune importance

Dans le but de trouver des entrepreneurs qui considèrent que leur concept a été volé, Wamda a posté de nombreux tweets et Facebook posts. Après discussions avec de nombreux entrepreneurs, il a fallu nous rendre à l’évidence, Dirassatti semblait être une exception.

Quand nous avons demandé à nos followers s’ils considèraient que c’était ok de s’inspirer de l’idée de startup d’un autre, ils ont massivement repondu que ce n’était pas du vol.

Cela ne surprendra pas les habitués de l’univers startup tant celui-ci est régi par un slogan : “Ideas don’t matter, execution is key” (les idées importent peu, l’exécution est clé).

Le principe est simple : les idées sont une ressource illimitée et il est très peu probable que vous soyez le seul à avoir une idée précise, ce qui compte alors, c’est la décision de lui donner vie et les modalités de l'exécution.

Les startups reposent rarement sur des concepts nouveaux. Les entrepreneurs sont fréquement inspirés par des concepts qui font fureur ailleurs. Et, quand ils développent des concepts inédits, les entrepreneurs voient souvent apparaitre un concurrent quelques mois avant ou après leur lancement.  Le marché des petites annonces, des marketplaces et du covoiturage en sont des bons exemples. Ont-ils volé une idée ou développé un même concept évident ?  

Avoir un concurrent est plutôt une bonne chose

En juin 2012, Yassine El Kachchani lança LaCartePlz, un service de livraison de repas online en temps réel, au Maroc. Quelques mois plus tard, Rocket Internet lança un service similaire, HelloFood, au Maroc. L’arrivée de ce nouveau concurrent força la main du jeune entrepreneur ; en janvier 2013, Yassine El Kachchani pivota.

« On avait le bon produit, le bon timing, mais dans le mauvais marché » expliqua Yassine El Kachchani à Wamda en 2013.

Il avanca deux raisons : le marché n'était pas assez mature - il était encore difficile de toucher facilement et avec un petit budget la population d’early adopters - et la culture ne convenait pas - les restaurateurs ne prêtaitent pas suffisamment de valeur au parcours client.

L’arrivée d’un concurrent lui aura permis de prendre rapidement la bonne décision pour sa startup. Aujourd’hui, le Marocain gère une entreprise qui réussit : Hidden Founders, une agence jouant le rôle de CTO temporaire pour les startups européennes et MENA.

Dans l’industrie de la mode, copier des designs est mal vu pourtant, là aussi, la concurrence a du bon.

En 2015, Salma Tabiat et une amie lancèrent une marque de vêtement, dont elles ne souhaitent pas divulguer le nom, dans un village touristique au Maroc. Le concept : chiner des vêtements intemporels dans les souks et les réinventer en incorporant des tissus traditionnels berbères. Rapidement, des locaux se mirent à copier leurs créations et à les vendre pour la moitié du prix sur les marchés locaux.

« C’était difficile. J’avais l’impression que mon produit n’était plus unique » explique t-elle à Wamda. Son moral et sa motivation n’étaient pas les seuls élements mis à mal. Elle explique en effet que les locaux ont fait pression sur leurs fournisseurs pour qu’ils ne travaillent plus avec elles ou augmentent leurs prix.

« Cela n’a rien changé à notre succès mais cela a demandé beaucoup d’énergie » continue t-elle. « J’ai appris que cela n’était pas important, nous sommes plus fort en vente en ligne, marketing et recyclage (ce qui était notre ambition première). Nous ne vendons pas un produit mais un style, un lifestyle qui parle aux gens. »

Les deux amies se sont mises à se concentrer moins sur le marché local et plus sur le marché international. « Je me rappelle avoir dit : laissons-leur les touristes, nous pouvoir avoir le reste du monde, demander un prix plus élevé et mieux payer nos employés. »

Elles ne sont pas les seuls à ne peut pas se soucier du “vol d’idée”. Même Karim Sidi Said de Dirassatti s’en soucie peu.

S’entourer des bonnes personnes.

« Oui je considère que mon idée a été plagiée mais ce n'est pas cela qui me dérange. Le vrai problème c'est que Kamel Haddar, étant notre coach, a eu accès à des documents stratégiques (business plan, plan financier, étude de marché, processus de production, rémunération des enseignants) sans lesquelles il n'aurait jamais pu lancer sa plateforme » a expliqué Karim Sidi Said dans un email à Wamda.

« Autre chose encore plus importante il a influencé nos choix, des choix qui nous ont menés à la faillite » il ajoute. Il poursuit désormais Haddar sur ce point.

Un ancien collaborateur de Kamel Haddar a confirmé cette vision au média algérien Djazairess : « il a coaché ces deux jeunes, promis d'entrer au capital, puis pris l'idée pour lui ».  

Kamel Haddar n’est pas d’accord.

« Les business plans et les plans de communication, j’ai la preuve, c’est mois qui les ai fait, explique t-il à Wamda par téléphone. L’idée, elle existe en Algérie depuis plus de cinq ans, c’est une petite jeune qui l’a fait, il existe encore le site, il s’appelle eduDZ.net. Le deuxième associé est parti en même temps que moi […] C’est une histoire d’associés qui ne se sont pas entendu, point barre. »

« Ils ne sont pas capables d’exécuter, moi j’ai exécuté, c’est tout » conclue t-il.

La justice décidera de l’existence ou non de plagiat et d’abus de confiance. Une chose est sûre, cette histoire est avant tout une histoire de confiance entre collaborateurs.

L’histoire de Karim Sidi Said nous amène donc à une nouvelle question : doit-on tout partager avec ses mentors ? Peut-on faire confiance à des mentors, jurés de compétitions, organisations de soutien à l’entrepreneuriat, investisseurs ?

« Les investisseurs ont une réputation à protéger, il est donc très peu probable qu’ils volent les idées d’un entrepreneur puisque, une fois que cela se saura, cela pourrait être la dernière fois qu’ils participent à un tour de table » a expliqué Carlos Domingo, un investisseur de la région, à Wamda en mars 2016.

L’histoire de Kamel Haddar le prouve. Selon une source qui a préféré rester anonyme, tout le monde dans la scène startup algérienne était au courant et se méfiait de l’entrepreneur. L’histoire a touché un public plus large lorsqu’un média citoyen kabyle Tamurt publia un article sur le sujet qui fut alors relayé par d’autres médias.

La médiatisation est probablement le meilleur moyen de se protéger du plagiat et de l’abus de confiance, estiment certains acteurs, comme Aurore Belfrage, cofondatrice de Wrapp et membre du fonds d’investissement suédois EQT Ventures.

« N’essayez pas de protéger vos idées. Expliquez-la à tout le monde, tout le temps, partout, a t-elle expliqué à Wamda le mois dernier. Obtenez du feedback. N’ayez pas peur d’être agacé si quelqu’un vole votre idée et l’exécute mieux. C’est la vie. Cela veut dire que vous n’étiez pas la bonne personne. Passez à la prochaine bonne idée. »

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