Paiement électronique : 3 facteurs qui expliquent le retard du Maroc

En 2015, le paiement via mobile a représenté plus de 60% du PIB du Kenya, un pays à l’économie plus ou moins semblable à celle du Maroc avec ses 40 millions d’habitants et son PIB de 140 milliards de dollars. Au Maroc, le paiement mobile est encore inexistant.

A l’heure où le monde de la tech international n’a que le mot FinTech à la bouche, le Maroc fait office de retardataire.

Les FinTech sont ces nouveaux services financiers et usages innovants, souvent portés par des startups, de la vente de produits et services numériques, le paiement mobile (m-payment), la banque en ligne et la banque mobile (e-banking et m-banking) à la monnaie électronique.

Cet article est le premier d’un dossier dédié à la FinTech au Maroc. Dans les semaines qui viennent nous aborderons les solutions et les changements en cours pour dynamiser le secteur et proposerons une vision de ce que pourrait être l’économie numérique au Maroc dans les prochaines années.

Le Maroc, loin derrière ses pays voisins

Revenons à notre exemple. Au Kenya, le paiement mobile est désormais le premier moyen de paiement du pays. 18 millions de personnes, une personne sur trois payent leurs achats sur internet mais aussi et surtout dans les petits commerces, les épiceries, les supermarchés et même dans les souks via mobile, peut-on lire dans le journal économique français LesEchos.

L'étude de 2015 du BCG traitant de la monnaie électronique en Afrique, relève que sur les dix dernières années, 52% de la population active au Soudan utilise des services bancaires sur mobile, 50% au Gabon et 42% en Algérie.

Extrait de l'étude de BCG

Selon le dernier rapport annuel de la banque centrale Marocaine, Bank Al-Maghrib, le volume des paiements électroniques au Maroc est de deux milliards de dollars par an, pour une moyenne d’un peu plus de 600 000 transactions par jour. Ce volume représente aussi bien les paiements par carte sur internet que les paiements par carte dans les commerces, les hôtels, les restaurants et la grande distribution. Quant au paiement par mobile, il est tout simplement absent.

Le Maroc fait bien pâle figure face au reste de l’Afrique. 

P
ourtant le Maroc a tout ce qu’il faut pour la prolifération de ces types d’usages : une population jeune, avec une moyenne d’âge de 28 ans, un taux de bancarisation dans la moyenne, 64% selon Bank Al-Maghrib, une infrastructure télécom plus développée que dans la plus part des pays Africains et surtout un taux de pénétration du mobile exceptionnel, s’élevant à 130% selon l’ANRT.

Alors, qu’est ce qui cloche ?

Réglementation et monopoles

Le Maroc dispose d’une loi bancaire et d’une réglementation des services financiers qui n’a rien à envier aux pays les plus développés européens, et c’est bien ça son problème.

La plupart des solutions de paiement mobile qui ont réussi à s’imposer dans le monde ont été lancé par les opérateurs télécom comme SafariCom pour M-Pesa au Kenya ou encore Orange pour Orange Money au Sénégal.

Au Maroc, la loi interdit à tout établissement qui ne soit pas une banque, ce qui comprend les opérateurs télécom, de récolter de l’argent de personnes ou d’entreprises et de proposer des moyens de paiements. Ce qui fait que, d’un point de vu réglementaire, une solution comme M-Pesa, basée sur le mobile et ciblant la population non bancarisée, ne peut pas exister au Maroc.  

D’autres aspects de la réglementation maintiennent des monopoles. Or qui dit monopole dit absence de concurrence et donc absence d’innovation.

Prenons l’exemple du e-commerce. Jusqu’en 2014, tous les sites e-commerce marocains devaient s’affilier au seul et unique fournisseur de paiement par carte sur internet habilité du pays, Maroc Telecommerce. Depuis, ce monopole a été cassé, trois autres fournisseurs ont vu le jour, AmanPay, PayZone et F-Pay. Cela a participé sans doute à la dynamique que connais le e-commerce aujourd'hui : le nombre de sites marchands a doublé et la qualité de service ne cesse de s’améliorer.

Mais, si le paiement sur internet à été ouvert à la concurrence, le paiement par carte dans les commerces dits classiques, appelé l'activité d’acquisition dans le jargon bancaire, est toujours aux mains d’une seule et unique société, le Centre Monétique Interbancaire, une société privée créée et détenue par les banques du pays.

Officiellement ce secteur a été ouvert à la concurrence en 2014, pourtant le CMI est la seule entité active qui procure aux commerces les terminaux de paiement et qui décide donc des commissions à appliquer aux marchands et des services à leur proposer.

Cependant, même si ce manque de concurrence et la réglementation trop rigide rendent difficile l’innovation et l’investissement dans l’économie numérique, ce ne sont pas les seuls coupables.

Au Maroc, les billets et pièces sont encore de mises. (Image via Lnt)

Le lourd poids du secteur informel

D’après le dernier rapport du Haut Commissariat au Plan, le secteur informel représentait plus de 14% du PIB du Maroc en 2007, certainement bien plus aujourd'hui. Il faut ajouter à ce chiffre, les commerces “déclarés” qui optimisent leur trésorerie grâce à la latitude que leur procure le paiement en cash.

Dans les milieux où tout se fait en espèces, comme la restauration, le textile, les petits commerces et les souks, les acteurs sont très opposés à toute évolution vers le numérique où les transactions sont enregistrées au centime prêt et où il est très difficile de sous-évaluer, manipuler ou simplement ne pas déclarer des revenus.

Le dernier obstacle à surpasser est la non-convertibilité de la monnaie marocaine et l’ouverture sur l’international.

Une monnaie fermée

D’un coté, le  dirham marocain est une monnaie non-convertible sur le marché international, il ne peut pas être échangé contre une devise comme le dollar ou l’euro hors du Maroc. On ne peut pas donc faire de paiements à l’étranger en dirham, il faut le faire en devise. De l’autre, la sortie de devises du pays est extrêmement contrôlée et limitée par l’Etat, elle ne peut se faire qu’avec une autorisation préalable de l’Office des Changes, avec la procédure administrative qui va avec.

La nature donc de la monnaie marocaine fait que tout moyen de paiement doit obligatoirement être opéré par une entité basée au Maroc.  Il devient donc très difficile aux investisseurs étrangers d’investir dans des moyens de paiements à destination du Maroc.

Tout cela fait que des moyens de paiement comme Paypal soient quasiment absents du marché marocain, qu’il est quasiment impossible de transacter en Bitcoin et qu’il est très fastidieux pour des services comme Airbnb ou Uber de s’implanter dans le pays.

Tout cela donc n’aide pas au développement de l’économie numérique au Maroc, c’est pourquoi l’Etat travaille en ce moment sur des solutions qui arriveront, pour certaines, cette année telle que la modification de la loi bancaire et du cadre régissant les services et moyens de paiements. Rendez-vous la semaine prochaine pour en savoir plus.

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