L’économie digitale au Maroc, l’année où tout va basculer

Cet article est le second d’un dossier dédié à la FinTech au Maroc. Lors du premier volet, nous avions abordé les freins au développement du paiement électronique. La semaine prochaine, nous proposerons une vision de ce que pourrait être l’économie numérique au Maroc dans les prochaines années

Nouvelle loi bancaire, fin des monopoles, nouveaux acteurs, ouverture à l’international…  L’évolution des processus de paiement va faire décoller l’économie digitale au Maroc.

Jusqu’à présent, le Maroc essuyait un retard du paiement électronique dû à plusieurs facteurs : des réglementations et monopoles étouffant, le poids du secteur informel et une monnaie fermée.

Dans très peu de temps, la plupart de ces obstacles seront de l’histoire ancienne, et pour cause. L’Etat voulant faire de l’économie digitale un réel levier de l’économie marocaine a poussé les organismes et acteurs du secteur à se réveiller et trouver des solutions pour dégripper la machine.

Plein de changements qui devraient booster le paiement en ligne au Maroc. (Image via Alalam)

Une nouvelle loi bancaire

Bank Al-Maghrib, la banque centrale du Maroc, a fait passer en 2015 la première loi bancaire du pays depuis 2006. Elle est destinée à moderniser le secteur financier dans le pays ce qui comprend la promotion des paiements électroniques pour combattre la culture du cash.

Il s’agit pour les législateurs de contrer le secteur informel, le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme mais aussi de booster une économie digitale, créatrice de valeur et d’emplois, qui ne peut exister sans l’instauration préalable d’une culture du paiement électronique chez les consommateurs et les entreprises.

Deux mesures touchent particulièrement l’économie numérique et rentreront en vigueur fin d’année 2016.

La première est la reconnaissance de la monnaie électronique. Longtemps absente du système juridique marocain, la loi la définit comme toute valeur monétaire stockée sur un support électronique et acceptée par des tiers, personnes physiques ou morales.

Cette nouvelle loi la reconnaît comme une monnaie qu’on peut désormais utiliser pour effectuer des transactions, des paiements ou des virements. Elle définit en plus de sa nature, son utilisation et les règles monétaires la régissant. Ce petit changement ouvre de grandes portes donnant, par example, un cadre légal aux crypto-monnaies, comme le Bitcoin.

Seconde mesure : l’introduction du concept d’établissement de paiement. Avant seules les banques, aussi appelées établissements de crédit, étaient habilitées à mettre à disposition de leurs clients des cartes bancaires ou cartes pré-payées pour effectuer des achats électroniques.

Avec l’introduction du concept d’établissements de paiement, la loi donne la possibilité à des acteurs non-bancaires de proposer des solutions de paiement aux consommateurs.

Il est désormais possible pour un opérateur de proposer des solutions de paiement via mobile. L’exemple le plus connu de ce type de services est M-Pesa, une solution de paiement mobile dite peer-to-peer, ou personne-à-personne, qui a été lancé par Safaricom en Afrique sub-saharienne et pèse aujourd’hui plus de 60% du PIB du Kenya en volume de transactions, d’après le rapport du BCG cité dans le premier volet de notre dossier.

Un nouveau visage du paiement par carte

Comme nous l’expliquions il y a deux semaines, l’un des éléments qui retardait le développement du paiement par carte bancaire au Maroc était le manque de concurrence dans ce secteur et les monopoles.

Fin mai, le Centre Monétique Interbancaire, CMI, était le seul fournisseur de paiements par carte bancaire auprès des commerces, qu’ils soient physiques ou en ligne. Le CMI était donc le seul Acquéreur, comme ont dit dans le jargon.

C’était aussi le seul “switch” national, hub qui fait le lien technique entre les banques et les commerçants, dans le pays, ce qui rendait la concurrence impossible dans le secteur.

Ça aussi, c’est fini. Le rôle de switch est désormais confiée à trois nouveaux acteurs qui sont l’éditeur marocain de solutions monétiques HPS et les entreprises de services financiers américaines MasterCard et VISA. Le métier de l’acquisition se voit donc réellement libéré de l’acteur unique et de nouveaux acquéreurs peuvent rentrer dans le jeu comme l’a confirmé Ismail Bellali, directeur général adjoint du CMI, lors des RDV du E-Commerce 2016 qui ont eu lieu le 24 mai 2016.

Barid Bank, la banque filiale de la Poste marocaine, et M2M, acteur dans la monétique, tous les deux habilités à faire de l'acquisition depuis quelques années mais inactifs ont désormais la champ libre pour pouvoir proposer des offres intéressantes aux commerçants. Et d’autres pourraient voir le jour dans les mois à venir. Mais qu’est ce que ça change concrètement pour les marchands ?

L’arrivée de la concurrence conduira probablement à une baisse des commissions sur les paiements par carte bancaire et une meilleure qualité de service dont bénéficieront les commerçants physiques et indirectement les e-commerçants.

Pour recevoir des paiements en ligne, les e-commerçants doivent passer par des fournisseurs de paiement électronique sur internet, ou PSP, qui travaillent directement avec les acquéreurs. L’arrivée de la concurrence et la baisse des commissions et évolutions des services offerts par les acquéreurs devraient se répercuter sur les offres que les PSP proposeront à leur tour.

Il faudra surtout s’attendre à un bond en avant en terme de services et de fonctionnalités offerts, comme l’arrivée du paiement en plusieurs fois ou le paiement récurrent, très demandés aujourd’hui par les e-marchands, comme j’ai pu le constater au sein du PSP marocain AmanPay, où je suis à la tête des produits internet & mobile.

Ouverture sur l’international

Dans le premier volet de notre dossier, nous avions vu comment la non-convertibilité de la monnaie marocaine et les difficultés à sortir des devises du pays refermaient le pays sur lui-même. Cela va changer.

Pour pouvoir payer en devise des services ou sur des sites étrangers, les banques marocaines ont mis en place des cartes de paiement spéciales, communément appelées e-pay.

Il fallait en faire la demande à sa banque et la recharger en agence à chaque fois qu’on souhaitait l’utiliser sur l’un de ces sites ou pour transférer des fonds sur PayPal par exemple.

L’adoption de ces cartes est restée très modeste. D’après le dernier rapport annuel de Bank Al Maghrib publié en 2015, le nombre de cartes dites à validité internationale reste très faible comparé aux cartes en circulation. Un peu plus de 200 000 contre près de 11 millions de carte normales.

Aujourd’hui, la possibilité de payer en devise, et donc sur des services ou sites étrangers, est généralisée à toutes les cartes.  La plupart des banques commencent à inclure automatiquement la dotation en devises autorisée par l’Office des Changes dans les cartes normales comme l’explique le média marocain La Vie Eco. Plus besoin de faire une demande spéciale ou de recharger sa carte au moment du paiement.

Les Marocains pourront donc plus facilement acheter des applications mobiles, utiliser des services de streaming légaux, ou simplement acheter sur des sites e-commerces basés à l’étranger.

Le dernier changement à noter est que l’Office des Changes marocain a récemment annoncé que tous les citoyens et sociétés marocaines peuvent désormais avoir un compte en devise, séparé de leur compte en dirham, simplement en le demandant à leur banque. Et que la limite de ce compte ne sera plus fixée pour tout le monde de la même manière mais sera calculée sur la base des revenues de la personne ou du chiffre d’affaire de l’entreprise.

Dans les faits, cela voudrait dire qu’il serait possible de payer pour ses achats l’étranger directement depuis son compte. Cela enlèverait les frictions à l’utilisation de services de paiement comme  PayPal, au paiement de prestataires ou freelances étrangers, ou simplement de l’achat de services processionnels comme l’hébergement web ou l’achat de nom de domaine.

Tous ces changements mettront un peu de temps à se mettre en place, à trouver leurs places dans les offres des banques et dans la mentalité des décideurs et rentrer dans la culture des consommateurs. Mais aussi, et surtout, à être sûrs et comprises de l’administration et des organismes de régulation. Une fois cette étape de transition passé, un bel avenir attend le digital au Maroc. C’est ce qui fera l’objet de notre prochain article.

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