L'Algérie sur le point d'avoir son écosystème startup ?

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En janvier dernier, l’Algérie ne comptait aucun espace de coworking. Aujourd’hui, elle a deux espaces, facilement accessibles,  à Alger où les acteurs de l’entrepreneuriat peuvent travailler, se rencontrer, suivre des formations.

Est-ce signe que le vent tourne en Algérie, que l’écosystème se structure ?

L’Algérie revient de loin

« L'Algérie est très en retard sur le plan des créations de startup », a expliqué à Wamda Karim Sidi Said, cofondateur de la plateforme éducative Dirassatti.

Un constat partagé par la dizaine d’entrepreneurs avec qui nous avons discuté. Pour eux, le défi principal est l’accès au financement.

Pour Karim Sidi Said, financer une entreprise innovante est mission impossible. « Les business angels n’existent pas, les banques sont très frileuses, les dispositifs de l'Etat ne prennent pas en charge ce type d’investissements. »

Les entrepreneurs citent ensuite la bureaucratie et la législation.

« Les démarches administratives en Algérie requièrent beaucoup de temps », continue Karim Sidi Said. « L’adaptation du code de commerce aux nouvelles activités liées aux NTIC [est] extrêmement lente, ce qui empêche le développement des startups », continue l’entrepreneur.

Dur dur de monétiser

De nombreux entrepreneurs ont aussi pointé du doigt la difficulté de monétiser des services en ligne. Les startups reposant sur les revenues publicitaires sont condamnées car les annonceurs boudent le web. Celles reposant sur l’achat en ligne désespérées car le paiement en ligne est impossible avec un compte bancaire algérien.

De nombreux autres obstacles ont été mis en avant : l’absence de success stories qui pourraient inspirer les jeunes, le coût élevé des loyers, la réticence de certains entrepreneurs, souvent jeunes diplômés, à prendre des risques et à se lancer à temps plein.

Mais en dépit de tous ces défis, le nombre de startups sur le chemin de la réussite ne cesse d’augmenter. A côté du site de petites annonces, pionnier et leader, Ouedkniss, et du concurrent d’Ebay Kaymu, lancé par Rocket Internet, plusieurs sites sortent du lot comme Synoos, Coursella, DirassaTic ou encore EmploiTic. De nombreux autres se sont lancés depuis le début de l’année comme Autopub et Linkibus.

Programmes gouvernementaux réussi : 0

Ces entrepreneurs ont besoin de formations et d’aide pour trouver du financement et gérer la bureaucratie.

Depuis 2009, l'Algérie possède un incubateur public dans le technoparc Sidi Abdellah, malheureusement fortement critiqué par la communauté tech.

Les entrepreneurs critiquent son isolement géographique et l’absence de programmes de qualité.

« C’est vraiment malheureux de voir de tels investissements et infrastructures sans exploitation et […] bonne gestion », explique Chouaib Attoui, un organisateur d’évènements tech dont les Startup Weekends en Algérie. Il voit là un scénario qui se répète : le gouvernement investit dans les infrastructures sans se soucier de leur donner vie ou de développer des programmes.

Incubateur privé : 1

Heureusement, il existe un incubateur privé créé par l’opérateur téléphonique Ooredoo et ouvert uniquement aux lauréats de leur concours de business plan Tstart. L’incubateur accueille et finance quelques startups par an.

Karim Sidi Said est passé chez eux et a été surpris « de l'intérêt porté aux startups par les responsables d’Ooredoo », de leur travail de fond et leur vision long-termiste. « Ils assurent des formations de qualités aux incubés, ils mettent à leur disposition du matériel récent et performant, ils les aident financièrement. »

L’incubateur d’Ooredoo ne peut pas être le seul dans le pays. « Un seul incubateur pour un pays de 40 millions d’habitants dont 70% d’entre eux sont des jeunes est plus qu’insuffisant », note Karim Sidi Said.

La situation ne devrait pas s’améliorer à court terme, heureusement d’autres modèles d’accompagnement émergent.

Coworking space : 2

Depuis le début de l’année, deux espaces de coworking ont vu le jour à Alger, Sylabs et The Address.

« Le manque de tels espaces se faisait ressentir », estime Chouaib Attaoui. Pour lui, leur rôle est « de regrouper la communauté d’une façon régulière » afin de faciliter la création et la collaboration.

Karim Sidi Said y voit lui une réponse à un problème qu’il a personnellement rencontré : le coût de l’immobilier. « Cela va énormément aider les jeunes porteurs de projets. Pour des sommes très faibles ils peuvent bénéficier d’espaces de travails équipés. »

L'Algérie est-elle prête à gagner en startups ? (Image via Eurosport)

L’alliance fait la force

Autre défi : les entrepreneurs n’avaient pas jusqu’à présent de groupes pour échanger et agir collectivement.

Fin 2015, le Forum des chefs d’entreprises (FCE), l’association patronale d’Algérie, a lancé la Jil’FCE, une section créée pour mobiliser et encourager les chefs d'entreprise de moins de 40 ans. S’il ne s’agit pas d’une organisation dédiée à l’entrepreneuriat innovant, cette section offre aux jeunes entrepreneurs des formations et une cellule d'écoute.

Le réseau Inicia, lancé la même année, est un autre réseau non-spécifique aux entrepreneurs, le réseau veut réunir la nouvelle génération de leaders vivant en Algérie ou issue de la diaspora. 

Fin 2015 encore, des acteurs du digital, avec l’aide du gouvernement, se sont réunis pour créer Algeria Digital Cluster, un regroupement qui vise à développer l’économie digitale en les représentant au niveau politique et en organisant des actions collectives. Le Cluster a ainsi envoyé en juin une délégation de dix startups pour assister à l’événement français Vivatechnologie.

Le gouvernement va-t-il répondre présent ?

« Avec la chute du pétrole, l'Algérie connait une certaine crise. Ils [le gouvernement] ont pris conscience que le numérique pouvait leur apporter quelque chose », explique Fouad Chennouf, cofondateur de l’agence web et startup studio Wilab Technologie.

Depuis plusieurs années, les entrepreneurs peuvent bénéficier de subventions du gouvernement mais ces aides sont autant critiquées par l’écosystème que l’incubateur.

« Je trouve que les personnes qui ont rédigé ces conditions n’ont rien à voir avec l’univers de l’entreprise », soutient Karim Sidi Said qui pointe du doigt l’obligation d’avoir un diplôme dans le domaine dans lequel on souhaite entreprendre et « le nombre surréaliste de procédures et de difficultés administratives qu’il faut surmonter ».

Le gouvernement multiplie les annonces pro-numériques. En juin, lors du dernier remaniement ministériel, un ministère délégué à l'économie numérique et à la modernisation des systèmes financiers a été créé.

De nombreuses promesses, de possibles actions ?

Après des années d’annonces, le nouveau ministre, Mouatassim Boudiaf,  a promis,  lors de sa première prise de parole, le lancement du e-paiement pour les grandes entreprises d’ici la fin septembre.

Le gouvernement a aussi confirmé la préparation d’une loi pour soutenir les startups et les PME, et la création d’un fond d’amorçage. Aucune date n’a été annoncée pour le lancement.

Sur le terrain, rien ne change, s’accordent les entrepreneurs rencontrés. Ils attendent beaucoup du secteur privé.

« Ooredoo, il ne peuvent pas tout financer. Aujourd'hui, il faut mettre en place un écosystème avec des business angels, des investisseurs, des gens qui accompagnent sur la formation », explique Lamine Ghemati, fondateur de la startup publicitaire Autopub.

Le lancement de Jil’FCE s’est accompagné du lancement d’un fond d’investissement et Casbah Business Angels, créé par la diaspora algérienne aux Etats-Unis, devrait aussi commencer à investir.

D’autres devraient suivre si les entrepreneurs continuent de faire parler d’eux.

Le développement du e-commerce

Créé en 2014 par Africa Internet Group (AIG), le fond d’investissement lancé par Rocket Internet en Afrique, Kaymu a popularisé le concept d’e-commerce en Algérie. Interrogé par Wamda en avril,  le directeur général indiquait que son site comptait 500 000 visites par mois et une croissance du chiffre d'affaire mensuel à deux chiffres.

Pour certains entrepreneurs, comme Chouaib Attaoui, c’est un problème car Kaymu dispose d’un savoir-faire et d’un budget avec lesquels les entrepreneurs tunisiens ne peuvent rivaliser.

Hakim Karriche, CTO du CRM Iogrow, n’est pas d’accord. Pour lui, l’arrivée de Kaymu va amener les Algériens au e-commerce.

Pour Karim Sidi Said, c’est un indicateur qui prouve aux entrepreneurs et annonceurs qu’il y a des opportunités à saisir dans l'espace web algérien.

Et c’est peut-être le point le plus important car plus d’intérêt de la part des Algériens signifie plus de potentiel.

Du sang neuf

« Les médias traditionnels s'intéressent au numérique et aux startups », constate Abdellah Mallek, fondateur de Sylabs.  

Il note aussi que les évènements que lui et d’autres organisent attirent un public de plus en plus variés. « Récemment Ismail Chaib est venu nous parler des Fintech en dialecte algérien ! On a terminé la session avec une dizaine de questions autour du bitcoin et blockchain, alors que 70% des participants n'ont rien à voir avec les tech. »

Nombreux sont ceux qui notent que les nouveaux venus sont de plus en plus qualifiés et donc à même de faire grandir leur entreprise avec succès.

« Aujourd'hui, y a une diaspora qui rentre au pays et apportent leur expérience » témoigne Fouad Chennouf qui est lui-même rentré de France il y a deux ans pour monter sa startup.

Il ajoute que des Algériens venant du monde des grandes entreprises commencent à se lancer dans l’entrepreneuriat.

« Avant, il n’y avait [dans l’écosystème startup] que des étudiants qui voulait créer leur emploi. Aujourd'hui, vous voyez des cadres d'entreprise qui ont un certain confort qui renonce à tout ça pour créer leur propre startup », explique Ahmed Mehdi Omarouayache, le fondateur de l’Algeria Digital Cluster.

Au final, tous les acteurs s’accordent à dire que le succès viendra de l’éducation. Il va s’agir de former les aspirants entrepreneurs, d’expliquer au gouvernement et aux grandes entreprises pourquoi et comment aider et d’impliquer les médias.

Image principale : Oran, deuxième ville d’Algérie, développera-t-elle sa scène startup ? (Image via Mapio)

N.b. L'article a été modifié le 30 août pour corriger le titre de M. Karim Sidi Said.

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