Le ministre des startups tunisien évincé, faut-il paniquer ?

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En l’espace de 18 mois, le ministre des startups tunisiennes Noomane Fehri a gagné le cœur des entrepreneurs avec son style décontracté, son penchant pour la collaboration et ses actions pro-innovations.

Ingénieur, spécialiste des TIC, cofondateur du parti indépendant Afek Tounes en 2011, il est nommé ministre des Technologies de l'Information et des Communications dans le gouvernement Habib Essid en février 2015.

Le 20 août, suite à un changement de gouvernement, les entrepreneurs ont appris son remplacement par l’inconnu Anouar Maarouf, si inconnu que la presse n’arrive pas à trouver de photo de lui en ligne.

Les hommages des entrepreneurs à ‘leur ministre’ ont été nombreux. Les appels à continuer son travail aussi.

Le nouveau ministre des technologies de la communication et de l’économie numérique saura-t-il reproduire la dynamique que son prédécesseur avait créée ? Continuera-t-il les projets en cours ?

Changer les lois

En avril 2015, Noomane Fehri entre en contact avec le monde des startups tunisien lors de Droidcon, l’événement annuel dédié aux développeurs Android. Séduit par l’énergie qui y règne, il fait sauter la cravate sur scène comme pour dire « je vous ai compris ».

Le ministre veut digitaliser la Tunisie à travers deux programmes : Smart Tunisia qui vise à attirer les entreprises technologiques étrangères et Digistartup qui vise à créer un écosystème favorable aux startups en Tunisie.

Dans le cadre de Digistartup, il créé deux commissions, l’une sur les politiques publiques, l’autre sur la réglementation. Hichem Ben Fadhl, un banquier et entrepreneur dans la fintech, prends la présidence de la commission législation.

« Nos lois économiques en Tunisie datent des années 90 et même avant », explique-t-il à Wamda. Il s’agit donc de rédiger un projet de loi, appelé Startup Act, qui permettra de « faire de la Tunisie un hub attractif pour les startups dans les années qui viennent ».

Hichem Ben Fadhl organise plusieurs réunions pour que les entrepreneurs listent les problèmes qu’ils rencontrent à cause du cadre légal et proposent des solutions qui seront réunies dans un document écrit en français courant.

« A ma connaissance, c'est la première loi élaborée de manière collaborative en Tunisie, c’est-à-dire qui vient réellement de la société civile », explique-t-il.

Noomane Fehri a créé une commission interministérielle qui va prendre la loi et écrire le projet qui sera voté à l'Assemblée.

Le sort de cette loi repose sur Anouar Maarouf.

« Le nouveau ministre doit faire en sorte que la commission puisse travailler rapidement, en collaboration avec la communauté des startups, pour finaliser l'écriture législatique » explique Hichem Ben Fadhl.

Le Tunisien est confiant. « C'est un ministre jeune qui comprend l'intérêt des startups dans l'écosystème entrepreneurial en Tunisie et, a priori, il va tout faire pour que cela se passe rapidement. »

Porter des grands projets

Nooman Fehri n’a pas non plus chômé en termes de politiques publiques visant à digitaliser le pays.

Dans le cadre de Smart Tunisia, le ministère a désigné des ambassadeurs technologiques à Paris, Lille, New York et à la Silicon Valley pour promouvoir, notamment auprès des multinationales, la Tunisie comme destination technologique.

 La digitalisation du pays est aussi passée par plusieurs grands projets : la digitalisation des procédures administratives, qui, de l’avis de Noomane Fehri interrogé par le média tunisien spécialisé THD, n’avance pas suffisamment vite, le lancement de la 4G début 2016, la connexion des écoles à internet en janvier 2017 ou encore le développement des services Google dans le pays.

Le ministère a signé un plan de coopération avec Google qui a permis d’intégrer la Tunisie dans le programme Google Street View. Ce mois-ci, Google a entamé la photographie de 30 sites culturels et archéologiques dans le cadre du programme Google Cultural Institute.

Quant aux développeurs et entrepreneurs, ils ont obtenu, grâce au lobby et travail bénévole de l’entrepreneur Taher Mestiri, le lancement effectif de la carte internationale de paiement en juillet 2015. Dans un pays où la monnaie n’est pas convertible, cette carte permet aux Tunisiens d’effectuer des paiements et de recevoir de l’argent en ligne, en devise.

Hier, Noomane Fehri confiait avec fierté à THD que 5 000 cartes ont été vendues depuis sa mise sur le marché. Pour autant, la carte rencontre des problèmes techniques au sein des banques et n’est toujours pas compatible avec Paypal.

Noomane Fehri rapporte dans THD que des représentants du ministère, de la Banque Centrale de Tunisie et de Paypal Europe se sont rencontrés ce mois-ci et que PayPal s’est engagé à ouvrir ses transactions à la Tunisie dès 2017.

Noomane Fehri lors d'une visite à Cogite cette année. (Image via Cogite)

Un nouveau ministre jeune

Le nouveau ministre va-t-il continuer sur ce rythme ? Aura-t-il la même passion pour l’innovation startup ?

Points communs avec Noomane Fehri, Anouar Maarouf est aussi un ingénieur jeune – il a 45 ans - avec de l’expérience dans les TIC. Il a notamment travaillé pour des opérateurs télécom en France avant de travailler au sein du cabinet de l’ex-ministre des TIC Mongi Marzoug.

Proche de plusieurs acteurs de l’écosystème startup, il a visité jeudi 25 août, dix jours avant sa prise de poste, Cogite pour rassurer les acteurs « pour rassurer l'écosystème sur la continuité de l'action, voire comment on peut l'accélérer » a expliqué à Wamda Zakaria Belkhoja, investisseur et fondateur du hub startup Le15, qui a organisé la visite.

Les acteurs de l’écosystème présent sont repartis rassurés.

Le très actif Bilel Bouraoui, fondateur de Zouz, qui avait mené une pétition pour défendre le projet de loi Startup Act était présent.

« Ma discussion avec lui m'a beaucoup rassuré. Il semble convaincu de l'apport de cet écosystème et conscient qu'il n y a pas d'autres options », a-t-il confié à Wamda.

Et si tout cela n’avait pas d’importance ?

Zakaria Belkhoja, qui a travaillé sur une réforme de l’investissement avec Hichem Ben Fadhl, est réaliste.

« L'écosystème entrepreneurial, aujourd'hui, n’est pas sur l'agenda des politiques et les gens [au sein du gouvernement] ne comprennent pas ce que c'est. »

D’autre part, il rappelle qu’« un ministre des télécoms et de l'économie numérique a plein d'autres sujets que les startups », secteur à l’impact minimum sur l’économie à l’heure actuelle.

« On espère que dans le gouvernement, il y a aura une ou deux personnes qui vont pouvoir continuer sur la dynamique qui a été lancé par Noomane Fehri », explique-t-il, mais même si le nouveau ministère ne réalise pas le potentiel des startups, ce n’est pas si grave.

Oui, les conditions ne sont pas toujours optimales pour les startups mais rien n’empêchera les startups de réussir. Il rappelle qu’une startup n’a pas besoin de Paypal pour réussir et que les startups à elles seules ne vont pas changer les règles de la Banque Centrale.

Est-ce que la Tunisie a besoin de changer la loi pour développer encore plus l'entrepreneuriat ? « Bien sûr que non », répond-t-il.

« Je ne pense pas que le passage par la case loi va changer grand chose », explique-t-il à Wamda. « Changer la loi, ça ne change pas un pays. »

Pas convaincu par l'approche « top down », il estime que le changement viendra des startups elles-mêmes, de l’arrivée d’acteurs étrangers et des projets de soutien à l’entrepreneuriat venant de la société civile comme Cogite, Le15, Yunus Social Business, Réseau entreprendre,

« C'est vraiment des choses qui fonctionnent et sur ça qu’on va faire un changement du système », estime-t-il.

 

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