Peut-on encore lancer un site de consommation collaborative ?

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Il y a cinq ans, quand le concept d’économie du partage commençait à se développer dans le monde, les espoirs étaient grands. Le Time l’avait même inscrit dans le top 10 des idées qui changeront le monde.

Aujourd’hui, l’économie du partage ne fait plus rêver grand monde. Pour les experts du think tank spécialisé OuiShare, on serait d’ailleurs à l’après « ruée vers l’or ».

En MENA, la ruée vers l’or n’a même pas eu lieu. Le concept est arrivé tard dans la région et a peiné à séduire.

Pourtant, certains tentent toujours de développer des services de partage. C’est le cas de Ahmed Hadhri qui a cofondé en Tunisie Yallaread, un service de partage de livres. 

Est-il encore possible de lancer un service de partage entre particuliers ?

Le partage en réponse au manque de livres en Tunisie

En Tunisie, difficile de se procurer des livres, surtout rares ou en langues étrangères. Il n’est tout simplement pas économiquement intéressant pour les libraires de les avoir en stock.

Les libraires du monde entier ont ce problème. En 1996, Amazon trouve la parade à ce problème de stock et lance une libraire en ligne. On connaît la suite.

En Tunisie, acheter des livres sur Amazon, ou ses équivalents arabes comme Jamalon, est extrêmement difficile du fait de la non-convertibilité du dinar tunisien. Le montant des achats effectués à l’étranger est en fait limité  à 1 000 dinars (400€) par an pour les particuliers. Ceux qui choisissent tout de même d’acheter des livres à l’étranger doivent souvent attendre jusqu’à deux mois pour recevoir leurs livres tant le processus de livraison est lent, estime Ahmed Hadhri, qui a déjà écrit un article pour Wamda.

Et quand bien même, les livres sont vendus aux mêmes prix qu’en Europe et sont donc financièrement inaccessibles pour la majorité des Tunisiens dont les étudiants.

Début mai 2015, Ahmed Hadhri, un récent diplômé Tunisien, et son cofondateur non-exécutif Christian Cochard, un cadre français expérimenté, lancent leur service.

Aujourd’hui, quatre mois après le lancement, 1440 utilisateurs sont inscrits, principalement des élèves et des étudiants, pour emprunter des livres ou mettre les leurs à disposition. Plus de 1 200 livres ont été ajoutés à la plateforme par les membres et 210 livres ont été échangés.

Nadia Marzouki, une enseignante, a échangé six livres depuis son inscription en mai. « Ce qui a m'a vraiment fait aimer cette plateforme c'est le fait de trouver des bouquins que je ne trouve pas généralement en Tunisie ou bien qui sont disponibles à des prix onéreux, explique-t-elle, surtout ceux du développement personnel, des biographies ou encore ceux de gestion ». Et puis il y a les rencontres.

Le partage de coups de coeur et impressions au coeur de la lecture. (Image via Yallaread)

Faire grandir une communauté

Pour obtenir un livre, il faut discuter avec le propriétaire du livre, organiser un rendez-vous et se rencontrer. Si ces rencontres peuvent être vues comme une perte de temps et un défi logistique par certains, elles sont pour d’autres un des attraits du service.

« Cette rencontre nous permet de discuter de nos bouquins échangés et partager nos avis, explique Nadia Marzouki. Personnellement, cela m'a permis de rencontrer des personnes formidables. »

De nombreuses personnes hésitent à prêter leurs livres à des inconnus par peur de ne pas récupérer leurs livres ou de les récupérer en mauvais état, explique d’emblée le PDG de la plateforme.

Sur Yallaread, comme sur l’essentiel des services de partage entre particuliers dans le monde, les membres ont la possibilité de n’échanger qu’entre amis et sont invités à noter et recommander les utilisateurs.

Pour faire grandir le service, Ahmed Hadhri va donc devoir gagner la confiance des lecteurs tunisiens et leur prouver les bénéfices de faire partie d’une communauté.

Première stratégie : organiser des évènements. Le premier a eu lieu en juillet et avait pour sujet le booktubing, l’art d’analyser des livres sur YouTube.

Les membres de Yallaread discuttent "booktubing" lors d'un évènement à Startup Haus. (Image via Yallaread)

La startup a aussi établi un partenariat avec la radio Express FM qui citent, chaque dimanche à 10h15 dans son émission Expresso Weekend, trois livres proposés sur Yallaread selon un thème choisit.

Est-ce que cela va suffire ?

Une vocation sociale

Pour Asmaa Guedira, responsable de la région MENA pour OuiShare, « [l’économie du partage] n’a jamais vraiment pris en MENA. Ce qui marche vraiment, ce sont les services à la demande - les Uber, Careem, les services de livraison ».

Seuls les services à portée sociale peuvent prendre, selon elle, car ils attirent la sympathie des utilisateurs et sont valorisés dans la culture arabe.

Être un projet social est aussi un avantage en terme d'accès au financement, ajoute-t-elle car, si les investisseurs prêts à financer des startups sont rares, les fondations prêtes à financer des projets sociaux ne manquent pas.

Cela tombe bien car Ahmed Hadhri voit Yallaread comme une entreprise sociale.

« On travaille sur l’accès à la lecture, à la culture en règle général. Si on règle ce problème là, on va régler d’autres problèmes comme le chômage » explique-t-il.

L’entrepreneur prépare une campagne d’encouragement à la lecture à laquelle devrait a priori prendre part le ministère de culture.

Le défi des effets d'échelle

Mais cette mission n’est possible que si le site réussit à se financer.

Traditionnellement, les sites de partages entre particuliers, comme ceux de covoiturage et de prêts de vêtements, se financent en prenant une commission sur les interactions ou en offrant des services payants. Vu la valeur des interactions, ces commissions ne peuvent qu’être très faibles. Ces sites doivent donc atteindre une masse critique de transactions très importante pour devenir rentables.

« Je ne pense pas qu'il va y avoir d'effets d'échelle [avec Yallaread] mais ça peut séduire une niche » estime Asmaa Guedira, qui note que la consommation collaborative dans le monde est un phénomène réservé à une minorité éduquée et webophile et la lecture une activité de niche au Maghreb.

Pour obtenir des effets d’échelle, l’entrepreneur va devoir faire en sorte que plus de Tunisiens lisent.

« Les fans de lecture et de bouquins sont entrain de se multiplier, estime Nadia Marzouki. Le concept de Yallaread a beaucoup facilité les choses dans le sens où cela a encouragé les gens à lire sans pour autant dépenser de l'argent. »

Le fondateur pense aussi multiplier son nombre d’utilisateur en se développant dans le reste de la région MENA, en commençant par l’Egypte et le Marc.

« Ca va commencer lentement, estime Asmaa Guedira, et s'il y a un bon fan club, cela peut marcher car la culture a ce côté un peu sexy dans la région. »

Quoi qu’il en soit, Ahmed Hadhri a tout intérêt à trouver d'autres sources de financement qu’une prise de commissions sur les échanges ou des fonctionnalités payantes aux particuliers. Il compte ainsi offrir aux librairies, maison d’éditions et centres culturels des services payants de mise en avant.

« Je pense que c'est le seul business model viable pour lui » acquiesce Asmaa Guedira.

L’entrepreneur est actuellement à la recherche des fonds pour lancer les versions arabes et anglophones du site et investir dans du marketing.

Ce n’est pas parce que la consommation collaborative peine à décoller en Europe qu’elle ne prendra pas en MENA où les besoins d’entre-aide sont plus importants, tout dépendra de la capacité des quelques entrepreneurs sur ce créneau à comprendre leur marché et à exécuter.

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