Le business de l'art en Tunisie, comment les artistes deviennent des entrepreneurs

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Malgré l’excitation en octobre dernier autour des JCC (Les journées cinématographiques de Carthage) qui a drainé des foules d’étudiants et d’amateurs dans les salles de cinéma, l'état des arts dans le pays laisse à désirer, obligeant beaucoup d’artistes à devenir des entrepreneurs, parfois contre leur gré.

Dans ce nouvel écosystème, chaque artiste est devenu son propre agent, investisseur et gestionnaire de relations publiques à la fois, tandis que les fondations privées et les mécènes remplacent l'appui du gouvernement.

Habib Belhedi, 58 ans, est propriétaire du Rio, un théâtre qu'il a complètement rénové en 2014. L’endroit est à la fois un cinéma, un lieu de rencontres et un théâtre. Comme beaucoup de propriétaires de lieux culturels en Tunisie, il est habitué à financer ses propres spectacles et se retrouve en déficit la plupart du temps.

« Parfois, nous obtenons des fonds du gouvernement pour financer la transition vers des équipements modernes, par exemple, j'ai pu acheter de l'équipement 3D grâce à cette aide, mais nous ne faisons pas vraiment de profits sur les revenus culturels », a-t-il déclaré.

Le ministère de la Culture disposait d'un budget de 228 millions de dinars pour 2016 (100 millions de dollars) en 2015, ce qui, selon Belhedi, a largement servi à subventionner le fonctionnement du ministère plutôt que le secteur.

 
Amel Amraoui et Habib Belhedi au Rio

S’en sortir coûte que coûte

Dans cette conjoncture, seuls quelques-uns illustrent des réussites. Rochdi Belgasmi, danseur et chorégraphe tunisien, qui a dû apprendre à vendre son art et son nom en autodidacte, se mobilise aujourd’hui pour aider d'autres artistes en Tunisie. Il a commencé à faire des campagnes de crowdfunding lors de ses participations à des spectacles en Europe afin d'aider des jeunes auteurs lors des JTC (Les journées théâtrales de Carthage).

« La danse est encore considérée comme un sport et non comme un art pour le gouvernement tunisien, donc je ne m'attendais à aucune aide. J'ai fait mon propre chemin à travers un travail acharné et du réseautage », déclare-t-il.

Hend Sabri, une célèbre actrice tunisienne qui a fait sa carrière en Egypte, a accepté de réduire son salaire de moitié pour jouer dans le film tunisien, Fleur d’Alep, qui a ouvert la cérémonie des JCC. Pour elle, ce genre d'engagement était essentiel pour aider l'industrie cinématographique locale.« Nous devons faire preuve de solidarité pour maintenir en vie la vie culturelle », a-t-elle dit lors d’une projection de son film organisée dans une prison tunisienne pendant les JCC.

Rochdi Belgasmi reprend les danses du patrimoine tunisien @Ahmed Thabet

Pour les artistes, la lassitude d'une vie de bohème 

Mais pour d'autres qui n’ont pas encore goûté à la notoriété, la lutte est quotidienne. Amal Amraoui marche comme une ballerine, s'habille comme une actrice italienne des années 60 et parle d'une voix profonde tout en fumant sa cigarette.

A 28 ans, cette comédienne a abandonné sa carrière dans le génie civil pour rejoindre la famille désordonnée du théâtre tunisien.

« Mes premières répétitions pour une pièce de théâtre ont eu lieu dans un taudis avec des rats et de l'humidité, nous répétitions sept heures par jour pendant huit mois pour 700 dinars (US $ 306) chaque mois. J'ai quitté la maison de mes parents pour partir vivre avec des gens du milieu et être plus proche de mon lieu de travail. Au final, nous n’avons pu nous produire sur scène que trois fois car les théâtres qui nous programmaient n’avaient pas d’argent pour financer la production » raconte-t-elle.

 
Amal Amraoui a établi ses quartiers au Rio

Pas de visibilité sans payer

Pour les plasticiens ou les peintres, le secteur de l'art tunisien est inégal, avec peu d'espaces disponibles pour le nombre d'artistes qui souhaitent exposer leur travail. Le pays compte cinq galeries d'art et environ 500 artistes plasticiens inscrits dans des syndicats, 15 cinémas et cinq théâtres officiels, mais plus de 400 associations de théâtre et 250 compagnies de théâtre. Les galeries d'art classiques demandent souvent à l'artiste de payer pour l'accrochage de ses oeuvres. D'autres, de la nouvelle génération mêlent curation et exposition des artistes afin de les aider à vendre ou exposer au-delà du cercle très clos des collectionneurs. Mais le plus souvent, les artistes se débrouillent sans agent ni galeriste derrière eux.

Hela Lamine, 32 ans, une artiste plasticienne se sent souvent seule quand il s'agit de savoir se promouvoir. « J'utilise beaucoup Facebook pour surveiller les appels d’offre pour des expositions ou pour des projets de résidence», dit-elle. Un de ses projets «La vie de Samantha C» montrait ainsi un personnage qu'elle avait développé via un travail d'un an sur le réseau social. Après avoir exposé dans une galerie d'art, Hela Lamine a exploré d'autres options comme une exposition et une fresque pour une enseigne de cosmétiques du centre-ville de Tunis avec une mécène qui essaie d’introduire davantage l'art dans les entreprises ou les magasins. Elle enseigne également aux beaux-arts de Sousse pour assurer un salaire stable.

Olfa Feki, jeune commissaire d’exposition qui a construit sa carrière en dénichant des artistes via son carnet d’adresses.

Son ambition est de donner une visibilité à la Tunisie sur la scène artistique africaine, puis sur le monde. « Comment la Tunisie ne fait-elle même pas partie de la communauté de l'art contemporain en Afrique, alors que c’est cette scène qui est aujourd’hui en train d’exploser sur le marché de l’art à l’international ? » apotrosphe-t-elle. 

Héla Lamine dans son atelier en banlieue nord de Tunis

Une movida peu structurée et sans marché

Après la révolution, une sorte de movida tunisienne a commencé à émerger mais sans un objectif commun ou une structure donnée. La Tunisie pêche encore par son absence sur le marché international de l'art alors que son voisin marocain profite de toutes les occasions pour promouvoir de nouveaux artistes et son ouverture à la culture. Et la vente à l'international n'est pas toujours favorable à l'artiste en Tunisie.

« Parfois, il peut être vraiment mauvais pour un artiste tunisien d'aller à une foire internationale parce que sa cote augmente et alors il devient trop cher pour les Tunisiens [pour acheter son travail] quand il revient au pays, donc il ne peut pas vendre » commente Adélaide Comby, responsable de la galerie Ghaya, basée dans le village touristique de Sidi Bou Saïd.

 
Adélaïde Comby à la galerie Ghaya à Sidi Bou Saïd

Pour elle, bien qu'il y ait une grande liberté chez les galeristes pour fixer la valeur du travail d'un artiste, étant donné l’absence de marché de l'art local comme référence, parfois ces cotes ne sont pas toujours en faveur de l'artiste.

Oussema Troudi, 36 ans, artiste plasticien est passé du statut de parfait inconnu à un artiste convoité par la commission d’achat du ministère de la Culture, puis a été répudié sans raison pour revenir ensuite dans le circuit des galeries. « Il est difficile d'évaluer la valeur de mon travail, j’ai commencé à 200 dinars (US $ 87) pour des photos et ensuite, mes oeuvres ont monté en prix jusqu’ à 3.000 dinars (US $ 1 313) », dit-il.

Considérant que le manque de critique d'art ou de réflexion autour du métier d'artiste sont aussi des obstacles à l'évolution de l'art en Tunisie, il a lancé avec d'autres artistes et intellectuels une revue artistique en ligne, premier manifeste pour l'émergence d'un esprit critique autour du métier. 

« Nous l'avons appelée Etat d'urgence, car c'est un peu la situation de l'art en Tunisie » plaisante-t-il à moitié.

Rester ou partir?

Le départ pour la France est une autre façon de se lancer dans une activité créative et d’obtenir un premier soutien financier.

Troudi n'a jamais quitté la Tunisie pour tenter de vendre ailleurs, affirmant que son rôle et sa vision se trouvaient dans son pays. D'autres sont partis, comme l'artiste Nidhal Chamekh, 31 ans, qui est la nouvelle étoile montante de la galerie Selma Feriani à Tunis, ou encore Douraid Souissi, un photographe qui vient de partir pour une résidence en France.

Nidhal Chamekh est allé d'abord en France pour terminer ses études d'arts plastiques grâce à une bourse, puis il est resté, travaillant sur la Tunisie mais tout un gardant son statut d’artiste dans l’hexagone. « Je peux obtenir la sécurité sociale et m'inscrire à la maison des artistes, ce qui me donne un statut professionnel, en Tunisie, c'est beaucoup plus complexe »,argumente-t-il.

Boutheina El Aouadi, mieux connue sous son nom de rappeur, Medusa, vient de quitter aussi la Tunisie pour la France via la carte de séjour de deux ans “compétence et talent”. Il est proposé par le gouvernement français pour aider les artistes étrangers à développer leurs projets. « Je ne peux pas grandir ici, j'enregistre toutes mes démos à la maison avec mon mari, nous n'avons pas de Label ici ni même d'industrie de la musique, donc si je veux enregistrer un album, je dois partir », dit-elle sans regret.

Oussema Troudi  dans son atelier à Ezzahra en banlieue sud de Tunis

Les nouveaux mécènes

Pour les fondations comme celle de Kamel Lazaar, qui est active en Tunisie depuis dix ans avec un budget annuel de 150 000 dinars par an (68 000 dollars), quelques portes peuvent encore s’ouvrir pour les artistes tunisiens.

« D'une certaine manière, tout reste à faire et c'est passionnant », a déclaré Elsa Despiney, responsable de la collection de la Fondation Lazasr. La fondation lancera bientôt un inventaire de l'art au Moyen-Orient sur une application mobile appelée ArtMENA, par exemple.

D'autres, comme la Fondation Olfa Rambourg, lancée il y a seulement un an, disposent d'un budget de 3 millions de dinars par an (1 million de dollars US) pour encourager l’art en Tunisie. La fondation est derrière l’une des premières expositions sur l'histoire de la Tunisie avant la colonisation, l’Eveil d’une nation, lancée en partenariat avec l’Institut national du patrimoine dans un ancien palais beylical rénové pour l’occasion.

Alors que les certains réfléchissent à de nouveaux modèles pour les industries créatives en Tunisie, beaucoup d’artistes choisissent de continuer en solo, sans soutien de l’état, quitte à devenir une mini-entreprise à eux seuls.

Chaque année, les journées cinématographiques de Carthage rythment la vie urbaine

Feature image via Flickr Citizen59

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