Sarah Magida Toumi, la main verte de l'entrepreneuriat social en Tunisie

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Il a suffi d’un arbre pour que Sarah Magida Toumi, devienne à seulement 30 ans, une pionnière parmi les entrepreneurs sociaux en Tunisie. Quand elle dit à la plupart de ses concitoyens que l’Office des forêts donne gratuitement des arbres un mois par an, beaucoup semblent surpris.

« Soit ils l’ignoraient soit ils l’avaient oublié car pendant la dictature, planter un arbre au mois de novembre était une coutume du dictateur Ben Ali pour fêter l'anniversaire de son accès au pouvoir via la fête nationale de l’arbre », commente Sarah Magida Toumi dans une interview à Wamda lors d'un voyage en train vers sa ville natale, Bir Salah, non loin de la capitale économique de Sfax

A Bir Salah, un village de 5000 habitants, la population est à majorité agricole et souffre de la précarité et du chômage (Images via Lilia Blaise)

.Malgré l’heure matinale et les soubresauts du train, la jeune femme aux cheveux bruns s’anime quand elle parle de son premier projet qui a impulsé ensuite une révolution verte dans son petit village et dans d’autres patelins tunisiens.

En sensibilisant les Tunisiens à planter des arbres pour lutter contre la désertification avec son programme Acacias pour tous, l'un des mutiples projets de son association Dream in Tunisia, Sarah Magida Toumi a créé une initiative écologique et économique en voie de devenir une entreprise sociale. Elle cible un retour à d’anciennes pratiques agricoles pour aider les femmes dans les zones rurales à gagner leur vie.

« J’ai vécu comme elles quand je me suis mariée en 2012 à un natif de Bir Salah et que je n’avais pas encore de revenu propre. Je connaissais leurs conditions de vie, elles ne gagnaient plus d’argent car les récoltes de blé et d'orge étaient mauvaises à cause de la sécheresse. Je leur ai donc proposé de cultiver d'autres plantes et de changer la biodiversité dans les champs d’oliviers et de blé ».

Avec 21 femmes du village, elle a planté des Acacias et surtout du Moringa, deux arbres qui sont connus pour leur croissance rapide mais aussi leur capacité à résister aux milieux arides.

« Cela peut prendre au moins 20 ans pour reconstruire un nouvel écosystème, l'arbre Moringa permet de donner rapidement des résultats pendant que le reste de l'écosystème se développe », décrit Sarah qui voit dans cette biodiversité un moyen de lutter contre la diversification. Au lieu d'irriger constamment les sols pour nourir les oliviers, Sarah tente de développer un système plus naturel via les acacias par exemple qui amènent de l'eau naturellement via leurs grandes racines. 

L’apprentissage de l'entrepreneuriat social via la méthode forte

Moitié tunisienne, moitié française par sa mère, Sarah Magida Toumi a grandi en France. Après avoir fondé un incubateur pour les étudiants porteurs de projets innovants, DREAM, elle reçoit une bourse de l’organisation internationale de promotion de l’entrepreneuriat social Ashoka. Elle ainsi pu construire pendant trois ans son rêve et suivre des cours d'entrepreneuriat social. Elle bénéficie également l'aide technique d' Echoing Green, un fonds américain à but non lucratif.

Grâce à l'association fondée par son père qui a promouvait déjà de nouvelles façons de faire de l'agriculture, Sarah a créé progressivement une entreprise sociale où des femmes travaillant dans des coopératives de fabrication de chaussures et des restes d'une l'agriculture ciblée sur l'huile d'olive et le blé, peuvent espérer gagner mieux et plus dignement leur vie. Elle devrait commencer à être efficace cette année, car c’est la construction de l'usine qui transformera tous les produits agricoles en produits manufacturés et qui relancera réellement l'économie et l’emploi dans le village.

« Notre principal objectif est de créer 6 usines locales qui embaucheront jusqu'à 40 personnes en charge de la transformation des produits pour l'exportation. Fondamentalement, nous allons passer d'une production artisanale à une plus industrielle mais en gardant l'éthique de nos pratiques dans le processus », avance Sarah.

Pour s’assurer que le passage à l’industriel marche, Sarah Magida Toumi a fait un partenariat avec une petite société française afin d'être en mesure d'exporter et de se mettre aux standards internationaux.

« Après une expérience de dix ans à aider les femmes dans les zones rurales en Afrique de l’Ouest avec la culture du moringa, nous avons remarqué que nous pouvions créer de manière durable à faire de l'agriculture et de l'adapter au changement climatique. Je voulais travailler avec Sarah sur ce projet parce que nous avons la même éthique », commente Stéphanie Allard la fondatrice du label Equitagreen et partenaire de Sarah.

Les nouveaux champs à la Façon de Sarah Magida Toumi, supposés humidifier naturellement le sol et atténuer les risques de désertification

Mais rien n’a été facile pour Sarah qui a appris à jouer des coudes pour s’imposer. Quand en 2012, elle a reçoit un fonds de 160 000 euros (environ 170 000 USD) d'Orange pour développer des infrastructures dans son village, la jalousie et les commentaires fusent. « J’ai été accusée de détournement de fonds par certains des villageois, les gens ont dit que j'avais reçu un million au lieu du montant réel, même s'ils ont vu la nouvelle école, les nouvelles choses que nous avions construit et personne n’a accepté le fait que je reçoive une telle somme ». Après un burn-out et un retour en France, qu’elle pensait définitif, Sarah revient en 2014 et défend toujours son projet agricole.

Quand elle montre fièrement son terrain où les oliviers côtoient tout un jardin végétal, Sarah ne peut s’empêcher de plaisanter car beaucoup de villageois restent encore sceptiques devant cette invasion verte. « D’un côté, vous avez mon jardin avec des amandiers, de l’aloe vera et plein d’autres plantes qui recréent une biodiversité autour de l’olivier. De l’autre côté, c’est le terrain de mon voisin qui ne veut rien faire pousser autour de ses propres oliviers car il est persuadé comme beaucoup d’autres que toute autre plante privera l’arbre d’hydratation » dit-elle.

« Je pense qu’il va changer d’avis dans quelques années car mes jardins végétaux donnent de meilleures olives grâce à la biodiversité autour de l’arbre » ajoute-t-elle.

Pour Sarah, son geste n’est qu’un retour à d’anciennes pratiques datant de deux décennies où beaucoup faisaient pousser des lignes d’amandiers et de figuiers à côté des oliviers.

Aider les femmes à gagner leur vie dignement

Modifier les habitudes agricoles n'a pas été aisé mais chambouler les mentalités parfois conservatrices du village était encore plus difficile selon Sarah qui a travaillé avec les femmes d'abord parce qu'elles étaient les seules à accepter de prendre le risque de changer leurs pratiques.

« C’est une question de survie ici, si vous ne trouvez pas un moyen de produire et de développer quelque chose que vous pouvez vendre, vous ne pouvez pas nourrir vos enfants ou entretenir votre foyer », dit Sarah.

Sarah Magida Toumi (à gauche) accompagnée d'une mère et sa fille qui ont cru en son projet et qui ont planté les nouveaux arbres dans leur champs d'oliviers.

« Ici, la plupart de nos enfants sont chômeurs quand ils atteignent la majorité, donc nous devons trouver des solutions. L’idée de Sarah de revenir à ces anciennes pratiques en nous aidant à financer les plantes et le matériel, pourra donner ses fruits car nous, nous n'avions pas d'argent pour réinvestir dans l'agriculture » déclare l'une des femmes, voisine de Sarah. Au milieu de son champ, on peut voir déjà le Moringa et l’aloe vera pousser à côté des oliviers.

Le paradoxe entre l'autonomisation des femmes rurales grâce à leur force de travail dans l’agriculture agricole et leur précarité persistante a toujours été un problème en Tunisie comme en Egypte et au Maroc. Selon une étude sur les droits des femmes en milieu de travail, l'agriculture représente plus de 10% du PIB en Tunisie et 23,9% main-d'œuvre féminine est employée dans le secteur de l'agriculture et de la pêche. Il est difficile d'avoir des statistiques officielles et mises à jour au sujet de cette main-d'œuvre, mais les femmes rurales ont toujours travaillé avec leur mari dans les champs et dans les zones agricoles en Tunisie, d’après une étude de la FAO.

En 2016, le ministre de l'Agriculture a déclaré que 80% des femmes rurales travaillent dans l'agriculture, dans certaines régions de la Tunisie, mais que le travail était difficile et que le secteur avait besoin de réformes.

L'un des meilleurs atouts de Sarah reste son image marketing qu’elle a réussi à promouvoir à travers sa campagne "Un million d'arbres pour la Tunisie". En encourageant les Tunisiens à planter un arbre à la façon des Ice Bucket Challenge, via des évènements, elle a pu se faire connaître et remporter des prix pour financer pour son association.

L'un des jardins végétaux des femmes rurales de Bir Salah, impulsés par Sarah qui leur fournit les graines et le matériel pour planter.

Elle a également nommé des ambassadeurs de Acacias pour tous dans l'ensemble du pays, chargés de mettre en oeuvre ses nouvelles priorités agricoles: la permaculture et  l'agroforesterie.

Aujourd’hui Sarah poursuit encore son rêve de devenir une entrepreneure sociale qui puisse vivre de son labeur. Elle a reçu deux autres prix en 2016, l'un de la France s’engage et l’autre de Rolex. Après avoir utilisé cet argent pour développer le projet de l’usine, elle se prépare aux premiers résultats d’un travail qui dure depuis trois ans.

« Mon objectif est de créer un mode de vie durable pour ces femmes, mais aussi pour moi. Donc la partie la plus difficile est encore à venir. J’ai promis beaucoup à ces femmes et je veux qu'elles puissent gagner leur vie avec dignité », conclut celle qui partage désormais son temps entre son laboratoire à ciel ouvert de Bir Salah et la création d’un début d’entreprise à Tunis.

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