La femme entrepreneure en Tunisie, un phénomène encore peu étudié

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Changer la vision de l'entrepreneuriat au féminin et surtout rendre viable des entreprises déjà installées, l’objectif du programme de WES Women’s Enterprise for Sustainability soutenu par plusieurs institutions américaines, dure depuis maintenant quatre ans. Les acteurs de ce projet ont tenu une conférence de presse vendredi 17 mars pour présenter un rapport sur les opportunités régionales et nationales de l'entrepreneuriat au féminin en Tunisie.

Plutôt que de se focaliser sur l’accompagnement et le lancement d’une entreprise, le programme est allé regarder le bilan d’une entreprise féminine trois ans après son lancement. Plusieurs problèmes ont été mis à jour dans le rapport, notamment le taux de disparition élevé de ces entreprises après deux ou trois ans d’existence.

Selon les chiffres recoupés de plusieurs sources dans le rapport, les entreprises créées par des femmes seraient seulement 30% à survivre contre 70 % pour celles créées par des hommes, (lancées à âge égal, entre 25 et 44 ans).

Mais le rapport va au-delà de la problématique de la femme entrepreneure, il montre que malgré les opportunités, les frustrations persistent et empêchent de dynamiser réellement l’entrepreneuriat, tout genre confondu.

Le rapport dénonce ainsi une culture de l’entrepreneuriat à tout va sans réelle implantation au préalable d’un cadre juridique pour les entrepreneurs et d’une culture entrepreneuriale dans les régions.

Le rapport a été présenté à Tunis en présence du ministre de la Formation et de l'Emploi et de l'ambassadeur américain (Images via WES)

Le problème des statistiques

L’un des premiers constats porte sur le manque de statistiques fiables sur le secteur de l'entrepreneuriat féminin en Tunisie. Selon le rapport qui cite les chiffres de l’INS (Institut National de la Statistique), il y avait en 2014-2015 près de 680 241 entreprises en Tunisie mais rien n’indique quel pourcentage d’entre elles est dirigé ou fondé par une femme.

Le Ministère de la Femme aurait avancé le chiffre de 55 000 entreprises dirigées par des femmes en 2015, dans une étude pas encore rendue public, soit près de 8% seulement alors que deux tiers des diplômés de l’Enseignement supérieur sont des femmes.

« C’est vrai qu’il y a une chambre de femmes d’entreprises, mais ce sont les mêmes têtes depuis des années et il n’y a pas de chiffres actualisés sur l’entrepreneuriat au féminin, c’est un phénomène caché, on en parle seulement depuis quelques années » déclare Chéma Gargouri, Directrice de l’Institut internationale d'éducation en Tunisie qui a participé à l’élaboration du rapport.

Le programme WES-UP qui s’attache à la période post-démarrage de l’entreprise, a étudié près de 300 entreprises déjà installées dans toute la Tunisie pour évaluer les besoins de chaque femme.

La question des préjugés

Contrairement aux idées reçues, le rapport montre que les préjugés ne sont pas là où on les attendrait.

« Par exemple, le problème de ces femmes qui ont lancé leur entreprise n’est pas forcément la répartition du temps entre le travail et la maison car la femme entrepreneure est maîtresse de son temps et sait gérer cela. Les préjugés sont plutôt de croire que la femme entrepreneure en région est toujours une femme artisane, victime de sa situation sociale, alors qu’il y a de nombreuses femmes éduquées porteuses d’idées de business » ajoute Chéma Gargouri.

Le rapport montre d’ailleurs que la loi des 3C pour l’entrepreneuriat artisanal « Clonage-Copier-Coller » rend pratiquement impossible le marketing et l’expansion de ce genre d’entreprise.

« Il est temps que l’on donne à la femme diplômée une autre perception de son rôle. Au lieu de lui dire ‘cherche un travail qui soit adapté avec le fait d’avoir des enfants’, on doit dire ‘crée ton travail’» ajoute Chéma Gargouri.

Le rapport montre en effet la diversité des secteurs de développement pour l’entrepreneuriat au féminin en régions.

« Nous avons beaucoup de femmes qui montent des projets dans le secteur agricole mais aussi dans tout ce qui est IOT » commente Sarra Bedhief qui travaille au centre WES du Kef.

Sarra Bedhief qui travaille au centre WES du Kef. (Image via WES)

Pourtant, c’est la femme qui a souvent du mal à faire passer son « Baby Business » à une entreprise établie et plus mature d’où l’affaiblissement à terme, de l’entreprise. Ce phénomène est lié aussi bien à des barrières psychologiques qu’à un manque de prise de risque de la part des banques quand il s’agit d’aller vers des grands crédits ou de gros investissements.

Des difficultés qui témoignent d’un problème plus global

Le rapport note l’urgence du développement régional et de la décentralisation vers des zones jugées prioritaires pour redynamiser le secteur. Les difficultés pointées par les femmes dans le rapport sont similaires à ceux des hommes, notamment la problématique de rendre l’entreprise une fois lancée, viable.

« Nous avons marqué que l’Etat tunisien reçoit beaucoup de financements étrangers pour créer de l’entrepreneuriat et aider au lancement d’une entreprise, mais au bout d’un moment, il faut arrêter de créer là où il n’y a pas de durabilité. Quand vous allez dans certaines régions de la Tunisie, il n’y a même l’infrastructure pour créer ou imaginer une entreprise. Il faut changer le cadre juridique car il y a les opportunités » atteste Chéma Gargouri.

Le rapport note que la création d’entreprise en régions n’est généralement pas dû à une « bonne idée » mais plutôt en réaction à l’ennui, au chômage, ou au manque d’opportunités. L’Entrepreneuriat féminin est par exemple souvent provoqué par la pauvreté, ce qui peut expliquer le manque d’ambition ou de création car l’entreprise est créée avant tout pour survivre.

Les différentes frustrations (lenteurs administratives, manque d’infrastructures de base) montre que l’acte entrepreneurial est finalement vidé de sa substance, selon le rapport, et ne serait qu’une « réponse occidentale » pour « occuper» une jeunesse au chômage qui n’a pas été préparée à se prendre en main ni à rêver.

Le rapport encourage ainsi plutôt que la création à tout va d’entreprises, la création « d’Entrepreneur(e)s » et d’une culture entrepreneuriale qui « émergent dans les régions pour grandir vers le National et l’international ».

C’est pourquoi les centres WES développés dans chaque région depuis 2012 afin d’aider localement le développement de l’entrepreneuriat féminin en zone rural et d’offrir un accompagnement et un espace d’informations entièrement dédié aux femmes. 400 emplois ont été créés par le programme car chaque centre est dirigé par une ou deux femmes de la région qui ont une connaissance des besoins locaux.

« Rien qu'au Kef nous nous occupons avec WES UP de 9 femmes entrepreneures lancées depuis 3 ans avec un suivi sur neuf mois et sur le programme WES qui accompagne dans le lancement, nous assistons 150 femmes » conclue Randa Aouadi, directrice du centre WES au Kef.

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