Lamia Bazir, la Marocaine qui relooke l'entrepreneuriat social

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Lamia Bazir aurait pu faire une carrière à l'extérieur du Maroc, en préconisant l'autonomisation des femmes et l'égalité des sexes dans le monde entier.

Elle avait tout: un cursus universitaire pointu avec des diplômes de l'Université de Columbia et de Sciences Po Paris, un CV qui comprend un travail avec Transparency International et un Prix des Nations Unies pour le bénévolat en 2015.

Mais en 2012, elle revenait déjà vers son pays natal et choisissait de plutôt lancer une entreprise sociale appelée Empowering Women in The Atlas, qui travaille avec 100 femmes pour briser les barrières sociales qui empêchent ces femmes d’être considérées comme des entrepreneurs à part entière.

« J'ai eu l'idée en tête, pour moi, il ne s'agissait pas de juste autonomiser les femmes dans les zones rurales, il fallait aussi réfléchir à l'impact, à la valeur économique », a-t-elle déclaré à Wamda.

« Le problème était que les femmes ne pouvaient pas être financièrement indépendantes à cause du manque d'opportunités économiques, de transports, et même d’éléments basiques, comme l'eau, et cela limitait leurs projets et leur avenir ».

Lamia Bazir, figure parfaite pour une carrière internationale, a préféré se lancer dans l'entrepreneuriat social au Maroc (Image via Lamia Bazir)

De nouvelles amies

La première fois que Bazir a rencontré des femmes dans les montagnes de l'Atlas, c’était dans le cadre d’un exercice pratique sur l'artisanat des femmes pour un cours de l'Université Al Akhawayn.

« Je n'ai pas été surprise par la pauvreté [de la femme] parce que j'avais déjà vu beaucoup de pauvreté au Maroc, mais plus par la détermination de ces femmes à vouloir sortir de cette situation et à se battre », a-t-elle déclaré.

Bazir est restée en contact avec ces femmes longtemps après la fin de l'exercice, nourrissant des amitiés et essayant collectivement de trouver des moyens pour les femmes de gagner une vie décente.

« Je ne suis jamais passée pour la fille d'un milieu privilégié, venue pour les sauver, nous étions vraiment sur un pied d'égalité, en pensant à ce que nous pourrions faire et qui n'existait pas déjà. »

Mais là où l'entrepreneuriat social réside plutôt dans l'aide à la lutte contre la pauvreté via-des financements ou des prêts, Bazir voulait d'abord développer « le potentiel humain». Elle voulait que ses nouvelles amies aient une influence sur leur propre écosystème.

« Nous avons écouté leurs besoins et nous essayons de voir ce que qu’il y a à faire pour aider, mais aussi pour rendre durable toute initiative », a-t-elle affirmé. « Mon objectif est de créer des changements systémiques, je suis là pour trouver des fonds, pour accompagner les femmes jusqu’au bout, mais après, je vais passer à une autre initiative, l'objectif est de les rendre complètement autonomes ».

Une expérience riche

L'éducation de Bazir et ses racines sociales ont facilité son contact avec les femmes.

Elle a grandi dans une ville portuaire et a eu une éducation d’un milieu relativement aisé, mais elle jouait toujours dans les rues avec des enfants de milieux sociaux différents et sa famille était composée d’un groupe social diversifié.

« J'ai grandi avec la valeur que chacun devrait avoir une égalité de chances et d’opportunités dans la vie, peu importe d'où ces personnes viennent ou sont nées », a-t-elle confié.

Au cours de ses études et de son travail actuel avec le gouvernement, elle a toujours mis l'accent sur sa facilité à naviguer entre les milieux, en échangeant le monde chic des ministères et des débats diplomatiques avec des moments précieux dans les montagnes de l'Atlas.

«  La plupart de ces femmes sont de grandes agricultrices, mais elles n'ont aucun contact avec leur marché donc elles ne peuvent pas réellement avoir un retour et prévoir un plan de croissance pour leur entreprise. »

Aider à l'autonomisation n'était pas suffisant, il fallait trouver un modèle économique durable (Image via Lamia Bazir)

Un problème d'innovation

La main-d'œuvre agricole au Maroc est principalement composée de femmes - environ 57 pour cent des femmes participent à des activités agricoles dans le pays selon la FAO - et la nécessité d'innover est trop peu présente.

Hassan Faouzi, géographe et sociologue, pense que l'initiative de Bazir offre une nouvelle vision claire et utile pour l'entrepreneuriat social, en donnant un nouvel élan au concept.

« Lorsqu’on se promène dans les villes marocaines, un premier constat saute aux yeux : la prédominance des hommes dans le commerce de produits et services en tous genres alors que les femmes sont moins visibles et les entreprises détenues par des femmes, dans bien des cas, ne permettent que de faire face aux dépenses les plus urgentes du foyer », a déclaré Faouzi.

« La levée des freins à l’entrepreneuriat féminin donne souvent lieu à des débats longs sur l’action à mener. Ce sont surtout les normes sociales qui poussent les femmes à se diriger vers des secteurs d’activité moins lucratifs ou à consacrer plus de temps aux tâches domestiques et à l’éducation de leurs enfants, voire à l’entreprise de leur mari, le tout au détriment de leur propre activité. C’est dans ce contexte que Lamia Bazir se propose de remédier à cette réalité cruelle. »

De formations en marketing à l'élaboration de business plan, EWA planifie un programme sur un an (Images via Lamia Bazir)

Des étapes progressives pour rompre l'isolement des femmes

Au lieu de lancer une carrière internationale grâce à son expérience dans plusieurs pays, Bazir l'a utilisée comme une rampe de lancement pour ses initiatives marocaines.

« J'ai appris que vous ne devez pas simplement accepter les choses telles qu'elles sont et que vous pouvez tout questionner et essayer de changer », confie-t-elle.

Encore étudiante à l'Université de Columbia, elle a été désignée jeune représentante à l'ONU au Conseil économique et social en 2013, où elle a travaillé pendant plus d'un an sur le développement durable dans les pays pauvres.

Ce programme en particulier lui a donné un background « vert » solide qu'elle a essayé de mettre en œuvre dans son initiative avec les femmes dans les montagnes de l'Atlas: la quête d'un modèle économique durable pour les femmes entrepreneures au Maroc qui va de pair avec la conscience des enjeux climatiques.

« Nous avons réussi à recueillir des fonds avec des projets originaux tels qu'un hammam vert ou d'autres projets liés à l'énergie solaire », a déclaré Bazir, ajoutant que MEPI, un fonds américain, finançait le programme d'autonomisation avec 100 000 $.

Bazir réfléchit maintenant à la façon de faire grandir son initiative, mais aussi à devenir une initiatrice pour encourager d’autres formes d’entrepreneuriat sociale et - de façonner ce nouveau métier pour aider davantage les femmes.

Feature Image via Lamia Bazir

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