L'entrepreneuriat libyen en temps de guerre [Opinion]

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Récemment, j’ai été approché par deux jeunes ingénieurs TIC, Faisal et Omar avec une idée de startup innovante: une paire de gants équipés de capteurs de mouvement et une application sur smartphone qui traduit la langue des signes en langue parlée, créant ainsi un espace de communication pour les sourds-muets.

C'est ce qui s'est passé en Libye; Oui, il s’agit de la même Libye déchirée par la guerre  et gangrenée par l’Etat islamique, dont vous entendez parler dans les médias.

À l'instar de nombreux pays touchés par les conflits, la vie dans le pays suit son cours malgré les difficultés.

Des affrontements militaires pourraient très bien avoir lieu dans le quartier voisin, mais les enfants continuent à aller à l'école, les habitués se rencontrent pour le café et les familles célèbrent les mariages. Les connexions Internet ne sont pas au top, mais elles sont accessibles dans presque tous les coins du pays.

Finalement, il existe des endroits en Libye, où les startups peuvent, prospérer malgré le contexte. Ce dernier reste cependant un challenge inquiétant.

Briser une économie stagnante

Jusqu'en 2013, la Libye se trouvait à un stade avancé de «maladie néerlandaise», grâce à une abondance de pétrole, découvert dans les années 1950.

La «maladie néerlandaise» décrit l'impact négatif d'une forte hausse des entrées de devises étrangères dans une économie. En effet, ces entrées augmentent la valeur de la monnaie locale, rendant ainsi les importations moins chères que les alternatives produites localement et conduisant en conséquence à la désindustrialisation et à une dépendance à l'importation.

La découverte du pétrole en Libye a amélioré les  conditions de vie, mais elle a également rendu le pays tributaire des recettes pétrolières, qui représentaient 80% du PIB et 99% des recettes publiques en 2010. Le gouvernement libyen a fourni la plupart des services de base au public, gratuitement, et il est devenu l’employeur numéro un en Libye, détruisant -l’efficacité et l'éthique du travailleur libyen moyen.

Cela a eu un énorme effet d'éviction qui, conjugué à la sur-réglementation, a poussé les investisseurs hors du secteur privé et a mis en danger toute incitation vers l’émergence d’une scène entrepreneuriale.

Cette «lune de miel» a finalement pris fin. La production pétrolière de la Libye a commencé à baisser considérablement en 2013 et, combinée à la récente chute des prix du pétrole, c’est devenu plus que l'économie libyenne ne pouvait gérer.

Aussi difficile qu’il soit de trouver un aspect avantageux à cette situation dévastatrice, surtout en tenant compte de la guerre civile en cours qui déchire le pays, il y a pourtant quelques côtés positifs.

Destruction créative

La guerre a érodé l'écosystème économique et social surprotecteur. Maintenant, plus que jamais, les Libyens, en particulier les jeunes, ont une raison pour créer et innover.

Une scène entrepreneuriale active commence à se développer à Benghazi et à Tripoli; De la boutique en ligne Rolleta qui vend des gâteaux faits maison, à l'application de livraison alimentaire Sofrajee, jusqu'aux fournisseurs privés de services Internet (FAI) tels que Connect et une entreprise, qui a souhaité  rester anonyme pour des raisons de sécurité, permettant de détecter les fraudes dans l'industrie des télécommunications.

Contrairement aux retombées économiques précédentes en Libye, comme dans les années 1980 et 1990, les jeunes d'aujourd'hui ont accès à un outil extrêmement puissant - Internet - et malgré ou peut-être à cause de la guerre, ils l'utilisent pour chercher de l'inspiration, des solutions, et pour apprendre les compétences requises pour mettre en œuvre leurs idées.

Faire de l'entrepreneuriat culturel

En plus du contexte économique, la culture locale connaît également des transformations majeures.

Les Libyens se démarquent progressivement d'une société rigide qui valorise l'aversion au risque et la sécurité d'emploi, et vont vers  une plus grande flexibilité où l'ajout de valeur, l'innovation et l’efficacité des résultats sont appréciés.

Par exemple, dans le passé, les femmes qui travaillaient comme restauratrices ou boulangères étaient perçues comme appartenant à une classe inférieure qui devait travailler pour gagner leur vie. Les femmes des classes supérieures étaient seulement à la fin de l'équation. Cela change à mesure qu’une nouvelle génération de femmes redéfinit le secteur.

Des femmes telles que Noura El-Jerbi, cofondatrice de In Catering à Benghazi, présentent de nouveaux produits maison, appliquent des stratégies de marketing par  contenu et utilisent les médias sociaux comme un outil pour sensibiliser la communauté locale à la marque et pour entrer en contact avec des clients potentiels. La société commence à encenser les aspirations, les innovations et le travail acharné des entrepreneurs enthousiastes.

L'entrepreneuriat en Libye n’est pas une chose aisée.

Les mêmes conditions qui ont incité les startups à émerger constituent également les principaux défis. Beaucoup sont confrontés à des interruptions opérationnelles fréquentes en raison des affrontements militaires qui éclatent dans différentes régions du pays. L'instabilité politique a paralysé les projets de développement d'infrastructures et la mauvaise infrastructure physique du pays constitue un obstacle important aux opérations des -entreprises et à l'accès aux marchés.

Le système d'éducation tertiaire désuet est tout sauf un marché favorable. D'une part, les universités libyennes délivrent des diplômes à des milliers de médecins et d'ingénieurs chaque année, malgré le manque de possibilités d'emploi appropriées. D'autre part, la formation professionnelle diminue; Les normes sociales n'apprécient pas autant les artisans que les diplômés universitaires, même si le pays s'appuie fortement sur la main-d'œuvre qualifiée et semi-qualifiée des pays voisins.

En outre, les start-ups en Libye souffrent d'une infrastructure financière médiocre, ce qui se traduit par la prédominance des opérations en espèces dans les entreprises et l'accès limité au financement. Une combinaison de prudence religieuse vis-à-vis de la banque conventionnelle, de  manque d’alternatives aux banques islamiques et de  règlements financiers périmés a  empêché les entrepreneurs d'accéder aux fonds nécessaires à leur développement.

Des soutiens aux startups apparaissent

Pour surmonter ces défis, des efforts institutionnels s'annoncent pour soutenir le paysage de l'entrepreneuriat encore naissant.

Les organisations à but non lucratif telles que BYTE et HEXA participent activement à l'organisation de conférences technologiques, aux sessions de hackathon, à la formation sur le marketing numérique et à de nombreux autres événements pour encourager et équiper les entrepreneurs avec une bonne mentalité et des outils adéquats.

À plus grande échelle, la firme locale de recherche et développement Tatweer Research lance un programme ambitieux de trois ans pour construire l'écosystème entrepreneurial en Libye.

Le programme, qui a débuté à Benghazi et devrait s'étendre à Tripoli et à Sebha, comprend plusieurs premières tentatives, y compris un incubateur d'entreprises technologiques, un espace de coworking et une compétition de startups, Enjazi, lancée le 8 avril en partenariat avec MIT Enterprise Forum de la région pan-arabe.

Tatweer Research vise à créer 90 startups technologiques au cours du programme.

Ces initiatives reflètent le désir de la jeunesse libyenne de contester le statu quo et de construire un écosystème et une communauté qui peuvent aider les startups à grandir, à réussir et, éventuellement, à devenir  des entreprises pourvoyeuses d'emplois.

Et qu’est-il arrivé à ces jeunes ingénieurs qui m'ont approché? Faisal et Omar ont bâti une startup appelée Lesan. Ils se sont qualifiés, à côté d'une autre startup libyenne, pour la phase finale du Concours de startups arabe MIT qui a eu lieu à Bahrein.

Ils espèrent être les Neil Armstrong des entrepreneurs libyens.

Feature image via Anas Benguzi: young Libyans learning app development in Operation Pour, a training program provided by Tatweer Research.

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