En Tunisie, se marier ou devenir un entrepreneur: un choix difficile

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« Je n'ai pas l'intention de me marier bientôt donc tout va bien ». Mohamed Ben Abdellah, 28 ans, fondateur de la startup de céramique El Houch, jette spontanément cette phrase au milieu d’une question qui portait sur son business plan.

Il plaisantait à moitié. Beaucoup de jeunes entrepreneurs en Tunisie sont soit divorcés, soit non mariés, et ne prévoient pas de passer à l’acte alors qu’ils commencent leurs startups. Cette tendance, qui comporte des exceptions, s'est imposée à partir d'un conflit entre les normes sociales de ce que le mariage devrait être et le style de vie d'un entrepreneur.

Pour les hommes, les exigences de stabilité et d’un revenu régulier pèsent dans la balance.

Les femmes sont davantage confrontées à l'équilibre de leur temps pour leur business et les obligations familiales, au tabou de gagner plus que leur mari et au «pouvoir» qui vient avec le fait de posséder une entreprise. Tous ces facteurs bouleversent le modèle familial traditionnel d'une société musulmane.

Wamda a rencontré huit entrepreneurs dans toute la Tunisie qui ont décrit les problèmes constants entre les attentes de leurs familles et les besoins liés au démarrage de leur business, et de fait, ils en sont arrivés à la conclusion que le mariage n'était peut-être pas compatible.

Compatibilité entre entrepreneuriat et mariage

Olfa Khalil, une coach en entreprise qui a travaillé avec plusieurs jeunes entrepreneurs, a déclaré que certains Tunisiens retardaient le mariage en attendant de trouver la perle rare.

« La plupart des mariages qui marchent sont ceux où le/la conjoint(e) qui est un entrepreneur est marié avec une personne qui soutient son projet ou y participe », a-t-elle déclaré.

Les fondateurs de la marque de vêtements Lyoum à Tunis sont un des exemples de success story en tant que couple. D’autres comme Zaid Hamdi, un entrepreneur de 33 ans de Gafsa, y ont pensé même avant de se marier.

« Je commence un business dans le lavage de voiture mobile et écologique à Gafsa et ma fiancée se lance également dans l’entrepreneuriat avec l’ouverture d’un jardin d'enfants. Nous prévoyons de nous marier bientôt, et nous nous soutenons mutuellement », a-t-il déclaré.

Mais il a admis qu'il était plus vieux que ceux qui se marient en moyenne entre 25 et 30 ans, en partie parce qu'il avait attendu quelqu'un qui accepterait sa vision et qui aurait le même rapport à l’entrepreneuriat.

An average Tunisian can spend between US5000 $ and US20 000 $ on a wedding (image via Lilia Blaise)

Les pressions de devoir être un/une “bon”/”bonne” époux/se

Le concubinage est implicitement interdit par la loi en Tunisie, donc le mariage reste une démarche fréquente pour éviter les problèmes ou une voie de sortie pour pouvoir quitter le cocon familial. Les jeunes couples choisissent de se marier entre 25 et 30 ans.

Karim Bahi, âgé de 36 ans, avait un travail stable dans une banque lorsqu'il s'est marié à 24 ans. Lorsqu’il a opté pour un changement de carrière tardif, à 31 ans, afin de lancer son cabinet de conseil, Eye's Coach, ce revirement a causé des problèmes dans sa relation avec sa femme et ses proches.

« Personne n'a compris pourquoi j'abandonnais ma carrière en tant que banquier, ses parents à elle, mes parents. Le mot que j'avais toujours entendu était «risqué». Il est risqué de faire ci ou ça, en gros, tout changement était risqué », a confié Bahi. Son divorce n'était pas entièrement lié à son changement de carrière, mais il a admis que c'était un facteur important.

L'autre problème de Bahi était la pression de maintenir le même niveau de vie que lorsqu'il avait un revenu régulier.

« Je voulais prouver à tout le monde que je pouvais le faire et encore assurer un train de vie confortable à ma femme et à mes deux enfants, et c'était trop. La première année de construction d'une startup devrait être entièrement axée sur le démarrage et non sur les soucis d'argent, ou même sur l’envie de gagner de l'argent », a-t-il affirmé.

 
En Tunisie, le pic des mariages commence l'été (Image via Lilia Blaise)

Se marier ou lancer son business

Pour certains entrepreneurs qui se marient, il y a finalement un choix à faire entre dépenser de l'argent pour un mariage ou- lancer une entreprise.

Un mariage peut durer sept jours et nuits en Tunisie, ou peut se faire en une journée à la mairie ou à la mosquée. Il peut coûter aux familles entre 10 000 et 100 000 dinars (5 000 à 50 000 dollars) et ces dernières contractent souvent des prêts pour financer une partie des noces qu'elles remboursent pendant plusieurs années, parfois même après le mariage.

« J'ai passé huit mois à lancer mon entreprise et je me suis fiancé à ma petite amie avec qui j'étais pendant quatre ans. Nous avons beaucoup discuté et nous avons décidé de faire un petit mariage et d'investir davantage dans mon projet. Certaines femmes peuvent être compréhensives tout comme leurs familles et vice-versa si c’est la femme qui débute son projet », a assuré Haythem Beji, 31 ans et originaire de Bizerte.

« Nous sommes conscients de la crise économique actuelle et nous savons que les temps vont être difficiles », explique Beji, qui gagne 800 dinars par mois (350 $ US) de Mod'art deco, son entreprise qu’il vient de lancer. Ce revenu est le double d’un SMIG tunisien (environ 300 dinars) mais il se situe à peine au-dessus du salaire “de dignité” pour vivre correctement en Tunisie qui, suite à l’augmentation du coût de vie depuis 2011, s’élève plutôt à 600 dinars selon un calcul du FTDES (Forum des droits économiques et sociaux).

La coach Olfa Khalil voit en Beji une figure du changement de mentalité au sein de sa génération, alors que les familles commencent à se rendre compte que leurs enfants ne peuvent plus compter sur leur travail stable de fonctionnaire ou un revenu régulier surtout s’ils veulent un mariage au coût extravagant.

« Le gouvernement a été très clair sur le fait qu'il ne pouvait plus embaucher des fonctionnaires, alors les jeunes [commencent] à se rendre compte qu'ils ne peuvent plus attendre des emplois stables [du gouvernement], et leurs parents aussi ,» dit-elle.

D’autres tentent d'aborder le problème différemment. Au lieu de s’interroger sur leur couple ou leur choix de carrière, ils tentent de résoudre le problème de fond: le coût démesuré du mariage en Tunisie.

Ahmed Hamza, 30 ans, mari et père de deux enfants, n'avait que 10 000 dinars (4 300 $ US) à dépenser pour le mariage et pour meubler le foyer conjugal, une contrainte budgétaire qui l’a finalement inspiré pour lancer sa seconde startup, Happing. Même s'il a fait un mariage heureux, ses préoccupations étaient assez conséquentes pour créer une startup et aider d’autres Tunisiens.

« Nous avons sillonné le pays pour trouver des choses moins chères, mais toujours selon notre goût, et nous avons découvert par exemple, à travers l'artisanat, beaucoup de produits uniques qui se vendent moins chers que dans la capitale. J'ai donc voulu créer une plateforme qui relie les artisans aux jeunes mariés en Tunisie afin que ces derniers n'aient plus à dépenser beaucoup dans les grands magasins », explique-t-il.

Même si c’était difficile pour lui de lancer une nouvelle startup avec deux enfants à charge, il reste pragmatique.

« Je suis financièrement dans la “low phase” en tant qu'entrepreneur ... mais je sais que cela finira par se résoudre. C'est un cycle et, lorsque vous êtes un entrepreneur, vous savez que vous devez traverser des moments difficiles, même sans famille ».

Le piège conjugal

Comme l'a dit un entrepreneur au  New York Times, « être marié à un entrepreneur est tout simplement différent qu’être marié à quelqu'un qui a une profession et qui est payé chaque semaine. Toutes les semaines. »

Une femme d'affaires qui est aussi une politique et qui a préféré rester anonyme, a confié à Wamda que le schéma traditionnel de « oui, tu peux travailler, mais tu dois être là pour les enfants et tout le reste » était encore très enraciné dans la société tunisienne.

« Mon ex-mari est professeur et je suis une entrepreneure, nous venions de deux mondes différents. J’ai réussi à faire fonctionner le mariage avec mon travail d'abord parce que mon bureau était juste près de chez moi, donc j'étais toujours présente pour les enfants, pour faire le dîner et ainsi de suite. Mais quand j'ai choisi de m'impliquer dans la politique, c'était la fin car je n’avais plus autant de temps et je ne pouvais plus maintenir cet équilibre qui n’en était pas vraiment un au départ. Nous avons finalement divorcé. »

Un récent rapport sur les femmes entrepreneurs en Tunisie a constaté que les entreprises menées par des femmes rencontraient un taux d'échec beaucoup plus élevé que celles menées par les hommes. La coach Khalil pense que bien que la société tunisienne ait accepté les femmes sur le marché du travail, on s'attend toujours à ce qu'elles gèrent également la maison et les tâches domestiques, sans compter la pression pour une femme de se marier avant d’être considérée comme une “vieille fille”.

« Il y a aussi cette idée prégnante selon laquelle une femme devrait être mariée entre 25 et 30 ans sinon quelque chose ne va pas », dit-elle.

Finalement, pas de différence entre les genres, qu’il soit homme ou femme, une/une entrepreneur/e doit faire face aux risques d’un mariage malheureux si le/la conjoint/e ne comprend pas ce nouveau projet de vie.

Walid Sultan Midani, fondateur de la startup de jeux vidéo à succès Digitalmania, a déclaré que de nombreux entrepreneurs qu’il connaissait étaient divorcés en raison de leur changement de vie lorsqu’ils décident ce choix de carrière.

« Travail de nuit, pas de vacances, pas de sommeil », décrit-il. « Mais ... quand l'entrepreneur qui a [fait] tous ces sacrifices, réussit, c'est aussi une fierté et il est vu différemment par son entourage ».

Pour Walid, ce genre d’épreuves peut être aussi une bonne leçon de vie pour un entrepreneur qui devra faire face à bien d’autres obstacles.

« À mon avis, si vous pouvez résister à la pression, les préjugés conservateurs, les problèmes familiaux, tout au long du chemin, cela signifie que vous seriez prêts à tout dans le monde de l’entrepreneuriat où il faut aussi savoir être combatif ».

Le rapport au mariage et à l’entrepreneuriat n’est souvent qu’une question de changement de mentalité. Walid Sultan Midani a souvent dû convaincre ses propres employés que travailler dans une startup n'était pas quelque chose de mauvais, même si leurs parents voulaient qu'ils travaillent pour une grande entreprise établie ou qu’ils décrochent un CDI, que la prise de risque n’était pas toujours quelque chose de mauvais. Comprendre cette première étape peut ensuite aider à faire des choix dans son mariage ou dans son couple.

À l'approche de l’été, saison des mariages par excellence, la flambée de l'entrepreneuriat tunisien pourrait commencer à perturber l'institution du mariage de plusieurs façons et donner lieu à des unions moins conformistes.

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