Comment des jumeaux tunisiens ont fait décoller leur startup

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Personne n’aurait parié sur ces deux frères jumeaux tunisiens, tous les deux ingénieurs, quand ils ont décidé de devenir les premiers à construire des avions légers 100% tunisiens.

Férid et Fouad Kamel, la trentaine, ont su déjouer la plupart des préjugés avec un rythme de production de près de 90 avions par an, quatre ans après leur lancement d’une startup exportatrice. Ils comptent des clients aux quatre coins du monde, de la Jordanie aux Etats-Unis.

Leur startup, Avionav, qui construit des avions légers pèse près d’un million de dinars (US$ 400 000) en chiffre d’affaires. Les deux frères, qui ont commencé bien en bas de l’échelle, réfléchissent désormais à diversifier leur offre en équipement aéronautique afin de poursuivre leur croissance.

Ils viennent de signer un de leurs contrats les plus importants pour concevoir des sièges d’avion pour les comptes d’Airbus et de Boeing avec des partenaires américains. La compagnie tunisienne Nouvelair sera la première à tester ces sièges entièrement conçus en Tunisie d’ici 2018.

Mais l’histoire des deux jumeaux passionnés de coucous a presque commencé par hasard. Leur père était pilote pour l’armée tunisienne mais les deux frères ont grandi avec d’autres centres d’intérêts. Férid était un fou de spéléologie et d’escalade. Fouad s’amusait avec l’intelligence artificielle. Et, un certain janvier 2011, un événement majeur a changé le cours de leur vie.

Dans les ateliers d'Avionav à Borjine, tout est tunisien (Images via Avionav)

Le rêve de la révolution

« Nous avions tous deux fini nos études d’ingénieur et chacun avait commencé à travailler dans son secteur d’activité. J’étais dans les Emirats et mon frère entre la France et l’Italie. Nous avons décidé de revenir en Tunisie après la révolution car nous cherchions un moyen de contribuer au changement du pays » déclare Fouad Kamel à Wamda dans les locaux d’Avionav à Borjine, une petite ville près de Sousse à deux heures de Tunis.

A l’époque, à cause de restrictions sévères imposées par  les lois du dictateur Zine EL Abidine Ben Ali, il était pratiquement impossible de faire voler quoi que ce soit sans une autorisation. Beaucoup de tournages par exemple ont dû être annulés ou retardés car personne ne pouvait obtenir le droit de faire voler ne serait-ce qu’un hélicoptère.

« Et puis si vous aviez une bonne idée ou un projet, la famille (le clan Trabelsi) essayait toujours de trouver un moyen d’en prendre une partie » ajoute Fouad Kamel.

Avec la liberté nouvelle amenée par  la révolution, le tandem décide de saisir l’opportunité. « Nous voulions montrer l’exemple pour la jeunesse tunisienne et c’est pourquoi nous avons choisi de construire un avion complètement tunisien. C’était vraiment un saut dans l’inconnu pour nous » commente Fouad Kamel.

De l’artisanal à l’industriel

Malgré des entraves bureaucratiques à leurs débuts, le duo réussit à lancer en 2011, sa première startup Oxygen Aeronautics, qui produira des  avions légers et sportifs. Toutes leurs économies passent dans le capital de démarrage de 240 000 dinars (US$ 98 000). En moins de deux ans, ils conçoivent le premier prototype d’avion mais ne peuvent pas aller plus loin à cause des difficultés à trouver des matières premières.  

 
Les avions légers d'Avionav sont conçus en fibre de carbone afin d'être le plus léger possible

En effet, cet essai était loin d’être un échec puisqu’il a attiré l’oeil de la compagnie italienne, Storm. Basée en Tunisie depuis sept ans avec une vocation exportatrice, elle devait être vendue. Les deux frères s’emparent de l’occasion et l'achètent. Ils la réorganisent entièrement afin de la mettre aux normes internationales et commencent à frapper aux portes d'investisseurs. A l’époque, les banques n’y croient  pas et refusent de leur accorder des prêts. Ils établissent Avionav avec un actif de 6000 dinars et un capital de 3,5 millions de dinars.

« Les Italiens étaient des artistes, qui s’attachaient d’avantage à la perfection, nous avons voulu rendre la compagnie un peu plus compatible avec les standards d’industrialisation et la moderniser un peu » dit Fouad Kamel. Nouveau nom, Avionav, nouveau design, et recherche de clients partout dans le monde deviennent les credos de la maison.  

« Nous avons prospecté dans des foires, des réseaux de contacts, et un jour, par hasard, un client asiatique m’a mis en relation avec un autre et puis d’autres ont suivi » raconte Férid Kamel.

Le chemin du succès

En 2016, ils avaient déjà vendu 38 avions dans plus de dix  pays différents. « Les gens les utilisent par passion mais aussi pour l’agriculture. Nous avons d’ailleurs des clients en Tunisie pour cet usage d’irrigation agricole, et aussi des médecins qui voudraient que nous développions un quatre places pour l’utiliser comme un avion de secours » décrit Ferid Kamel.

Leur recette du succès est basée sur plusieurs facteurs: savoir s’entourer de bons ingénieurs  aéronautiques, issus d’écoles tunisiennes, et mettre la barre aussi haut que les standards de certification internationaux, difficiles à obtenir pour les avions.

« Par exemple, Il y a tellement de critères de sécurité à respecter pour la FAA (US federal Aviation Authority)  qu’il faut vraiment travailler dur pour atteindre leur niveau d’exigence »  ajoute Férid Kamel.

Après les avions deux places, les frères développent désormais des modèles 4 places tout terrain

S’ils ont eu des difficultés à être pris au sérieux par les autorités tunisiennes à leurs débuts, c’est finalement ce manque de foi dans leur travail qui leur a profité ensuite puisqu’ils n’ont aucun concurrent en Tunisie.

Depuis leurs débuts à Avionav, ils ont signé pour élargir leur production à des sièges d’avions. Ils doivent fabriquer près de 1000 sièges pour 2018. Les jumeaux se focalisent aussi sur la R&D avec Evada, une nouvelle branche de la startup qui travaille sur un avion amphibien et capable d’être tout-terrain. Avec ce nouveau-né, le tandem défie des rivaux américains comme Aircraft Icon.

Ils travaillent également sur un cockpit intelligent d’après les idées de Fouad, étant donné son expérience dans l’intelligence artificielle. Ils prévoient de se développer aussi sur le plan régional.Ils viennent d’avoir deux commandes en Algérie où ils ont pu s’implanter, là encore parce qu’ils étaient les seuls sur ce créneau.

 
Feature image via Avionav

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