Des dattes au data, l'entrepreneuriat comme thérapie

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« Il faut d’abord passer sa commande aux bornes » explique une serveuse d’un McDonald’s parisien à Hadj Khelil.

L’entrepreneur franco-algérien de 43 ans, plus habitué à la nourriture bio qu’au McDo, est à la fois épaté et perdu. Il ne reconnaît plus ce restaurant dans lequel il a passé tant de temps plus jeune. Son tout premier boulot, il l’a eu dans ce même McDo à l’âge de 17 ans. C’était en 1990 et les startups n’étaient pas encore à la mode.

Aujourd’hui Hadj Khelil est à la tête de Big Mama, une startup française spécialisée dans la big data qui devrait passer d’une quinzaine d’employés cette année à une soixantaine dans deux ans. Le succès de cette startup, il le doit à sa préparation, estime-t-il. Une préparation qui a pris la forme de 12 ans d’entrepreneuriat thérapeutique en Algérie.

De tradeur à agriculteur

Dans la famille d’Hadj Khelil, la vie tourne autour du travail, du dépassement de soi et de l’excellence. « Mes parents sont des bourreaux de travail, mes frères sont des bourreaux de travail. J'étais impatient de pouvoir travailler » explique l’entrepreneur à Wamda.

Hadj Khelil, un entrepreneur bien dans sa peau (Images via Hadj Khelil)

Après des études dans la célèbre école de commerce l’ESCP et un semestre à Oxford, l’ambitieux Algérien rentre dans une salle des marchés à Londres sur les produits de taux, bien décidé à relever des défis inaccessibles.

Mais après quatre ans, le jeune homme se lasse de travailler 15 heures par jour pour d'autres, à faire un métier qui ne lui semble pas avoir de sens.  « J’ai passé ma vie à fuir, j'avais besoin de comprendre qui j'étais » analyse-t-il avec le recul.

Depuis longtemps, Hadj Khelil fuit en avant pour éviter de regarder en face la réalité et de s’attaquer à ses dossiers non réglés. Son amour pour ses deux pays, l’histoire de sa famille, le rapport compliqué des Français avec l’Algérie, tout cela lui est difficile. Pourquoi sa famille, pourtant si impliquée dans l’indépendance algérienne, était-elle venue en France alors même que de nombreux Français sont hostiles aux Algériens ? « J'avais besoin d'une thérapie, pour comprendre des trucs qui me fracturaient de l'intérieur. » explique-t-il

En 2001, un séjour à Ouargla, le village familial au centre de l’Algérie, pour rendre visite à un oncle, lui permet de passer à l’action. Attristé par l’état de décrépitude des plantations familiales, Hadj Khelil décide de les reprendre en main et d’en profiter pour introduire l'agriculture biologique en Algérie. L’entreprise s’appellera Bionoor.

« Le bio pour les occidentaux, c'est une lubie. Pour nous, c'est écrit dans notre code génétique. Manger de la nourriture saine, c’est une vraie préoccupation. C'est écrit dans le coran même, explique-t-il, avant d’ajouter en rigolant. Et puis, il y avait aussi une opportunité marketing. »

L’agriculture, ça ne s’improvise pas

Et voilà le trader qui décide de relancer une entreprise agricole dédiée à l’exportation de dattes.

« Notre challenge, c'était de réintroduire la datte à l'extérieur. On était à la sortie des années 90 [Ndlr : la “décennie noire” marquée par le terrorisme et la peur], c'était le marasme, le monde avait oublié qu'il y avait des dattes en Algérie. On voulait rappeler qu'on avait parmi les meilleurs dates au monde. »

L’entrepreneur a dû tout apprendre de l’art de produire des dattes. Les conseils experts de son père ne suffisaient pas, Hadj Khalil voulait innover et améliorer. Il revoit donc tout : systèmes de production, optimisation des process, partenaires...

« La première année, je me suis mis sur la paille. Tout ce que j'ai gagné à Londres, je l'ai perdu » se rappelle-t-il.

« J'ai fait toutes les conneries possibles : l'emballage, les certifications, les étiquettes, la logistique, le transport, la commercialisation. Les gens m'ont pris pour un Américain parce que je débarquais et m’ont banané » confesse-t-il. Seule 20% de la production est exploitable, le reste est bon à jeter à cause d’un emballage défectueux.

Remettre en marche l'exportation de dattes était l'une des ambitions de Hadj Khelil

Pour son père, « c'est le prix de ta formation ». La deuxième année, l’entrepreneur repart de zéro. En seulement quatre ans, Bionoor devient rentable.

Le bio, ça se mérite

Rien ne sert de produire bio si on n’a pas l’accréditation.

Oui mais voilà, en mars 2002, à la sortie de la guerre civile, les experts internationaux n’osent pas venir. Trop dangereux. C'est un groupe de militants, Ecocert, qui finit par accepter par amour du bio.

En 2002, Bionoor est la première entreprise algérienne à avoir le droit d'exporter de la nourriture avec le logo Agriculture Biologique dessus.

Années après années, Bionoor a gardé son identité. « Nous sommes dans un esprit très militant et nous faisons ce que les autres ne savent pas faire. » explique Samir El Badaoui qui a rejoint l’entreprise en 2014. Cet ancien de la grande distribution vante l’envie de changer le monde et d’innover de l’entreprise, son management participatif et son éthique.

Après 12 ans à temps plein sur Bionoor, Hadj Khelil a fini sa thérapie. « J'ai compris qui j'étais, pourquoi on était venu [en France], confesse-t-il. J’étais prêt à passer aux choses sérieuses. [Avec Bionoor] j'étais en préparation. C'est comme la boxe ; l'entraînement, c'est tout ce qu'il y a de plus sérieux mais c'est l'entraînement. Il faut passer au match. »

De la datte à la data

Il rentre en France pour lancer, en 2014, une entreprise dans la tech. « Je me suis dit que si je voulais vraiment changer le monde, je n'avais qu'un seul levier à ma disposition : la technologie. »

Et la technologie qui l’intéresse, c’est la big data. « La révolution data qui est en train de se produire est un mouvement au regard duquel internet sera juste une petite fête de village. Il va y avoir un tsunami et les gens ne sont même pas au courant » prévoit-il.

Hadj Khelil lance Big Mama, un entreprise nommée en référence à la big data et au Big Brother d’Orwell. Avec ce nom légèrement ironique, l’entrepreneur veut prouver qu'on peut faire de la data de manière éthique.

Il s’entoure des meilleurs : des experts des grandes entreprises comme Jacques Vincent, ancien vice-président exécutif du groupe Danone, Jean-Paul Herteman, ancien PDG de Safran, un entrepreneurs du web comme François Bieber, fondateur de Kwanko, ou encore un grand penseur français en la personne d’Edgar Morin.

S’il sait les valeurs qu’il veut donner à son entreprise, il ne sait pas vraiment ce qu’elle va faire. La big data est encore un mystère et personne ne sait encore vraiment la direction qu’elle va prendre.

Alors, il se met en tête de comprendre, et donc d’expérimenter. Pour cela, il lui faut de la donnée. Il propose alors aux grosses entreprises de leur fabriquer des algorithmes en utilisant leurs données. Entre investissements personnels et gros contrats, l’entreprise grossit. Elle compte aujourd’hui une dizaine d’employé·e·s.

Forte de ces trois années d’expérimentation, la startup se prépare à commercialiser ses propres algorithmes et produits comme Amanee, un bracelet connecté qui émet une alerte quand il détecte-une anomalie de comportement chez une personne âgée et qui est accompagné d’un service à la personne. Le produit n’est pas encore sur le marché que l’équipe réfléchit déjà aux autres applications de cette technologie, aussi bien dans le sport que dans l’armée! Big Mama a compris comment utiliser la data. Il est l’heure pour eux de la mettre au service de la vie réelle.

Feature image via Bionoor

 

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