Pourquoi les investisseurs devraient s'intéresser davantage aux startups tunisiennes? [Q&A]

Lire en

Intilaq, un incubateur et investisseur de startups en Tunisie a été lancé officiellement en 2014 via un partenariat entre Microsoft, Ooredoo et d'autres partenaires financiers. Quelques années plus tard, Intilaq est devenu un important investisseur de startups tunisiennes et a investi 12 millions de dinars tunisiens ( 5 millions de dollars) dans 26 startups qui touchent à divers secteurs tels que l'éducation, la santé, l'agriculture, les jeux vidéos et le commerce en ligne.

Bassem Bouguerra, ex-employé de Yahoo et un entrepreneur tunisien a pris les rênes du bureau d'Intilaq à Tunis en avril 2017. Il parle à Wamda de l'impact des investissements de l’incubateur et partage son opinion sur l'écosystème entrepreneurial tunisien.

Wamda: À quelles étapes en sont les startups dans lesquelles vous avez investi?

BB: 18 % des startups que nous avons financés développent encore leur produit, tandis que 35 % sont prêtes à entrer sur le marché et recherchent des clients. 25 % sont en phase de traction, et 21% sont en période de croissance, c’est-à-dire qu’elles ont atteint un minimum de chiffre d’affaires de plus de 100 000 $. Elles travaillent également à scaler sur le plan international. Par exemple, Roamsmart, l'une de nos start-up, va bientôt gagner 1 million de dollars en revenus récurrents et a des clients dans 37 pays. Une autre startup de jeux vidéos, Polysmart, que nous avons financé, attire l'attention des grands producteurs de jeux vidéos avec sa création Veterans Online.

Wamda: Pensez-vous qu'il est essentiel d'augmenter le montant du financement dans la phase de démarrage d’une startup?

BB: Oui, surtout en Tunisie. Le financement dans les débuts d’une startup dans le pays varie entre 4 000 $ et 20 000 $, soit un petit montant. Ainsi, la startup nécessitera peu après un autre cycle de financement. Si elle ne parvient pas à obtenir un autre cycle de financement, elle ne sera pas en mesure de se soutenir, et finira par échouer. Un problème supplémentaire en Tunisie est que les réseaux de financement ne sont pas suffisamment au courant de toutes les startups de début de développement présentes dans le pays. Donc il n’y a pas forcément de mise en commun de l’information et d’évaluation sur le type de financement que nécessite chaque startup.

Wamda: quel rôle jouent les business angels?

BB: Contrairement aux États-Unis, les business angels en Tunisie ne sont pas nombreux. Mais deux raisons nous empêchent de les blâmer parce qu’ils n’investissent pas dans les startups tunisiennes: D'abord, ils n'ont pas vu beaucoup d'exemples de réussite parmi ceux qui ont investi dans une société IT en Tunisie [étant donné que l'informatique est un secteur en croissance dans le pays] ou qui aurait généré bénéfices remarquables. Pour eux, cela reste encore risqué d'investir dans de telles startups et il est plus rentable d'investir dans l'immobilier ou la construction. La deuxième raison est la législation. Les processus de financement sont très compliqués, surtout que les startups n'ont aucune assurance en cas d’échec ou de faillite. Nous ne pouvons donc pas reprocher aux business angels de ne pas investir parce que le système actuel ne les encourage pas à le faire.

Wamda: Quels sont les principaux problèmes qui empêchent les startups de se développer?

BB: Pour moi, la question principale reste la législation et le cadre juridique. Les systèmes juridiques tunisiens punissent ceux qui deviennent entrepreneurs et échouent par exemple. Si vous échouez en tant que fondateur d’une startup, vous allez faire face à de nombreuses conséquences négatives: vous ne pourrez plus obtenir des prêts bancaires, et vous ne pourrez pas créer une autre entreprise pendant un certain temps ... il est donc très pénible d’échouer alors que cela est parfois un passage obligé pour réussir. Le second problème concerne les actions privilégiées, ce procédé n’est pas disponible en Tunisie. Donc chaque fois que nous faisons un investissement, les startups doivent passer par un long cycle administratif pour pouvoir utiliser l'argent. Ce processus fastidieux peut effrayer les investisseurs et surtout les business angels. En outre, lorsque la startup obtient notre approbation de financement, le temps nécessaire pour que l'argent réel soit transféré à son compte bancaire peut prendre jusqu’à quatre mois, en raison, encore une fois, des longues procédures administratives. C’est une longue période pour une startup, à attendre, surtout quand elle se lance.

Wamda: Pourquoi certaines startups manquent encore de visibilité en Tunisie malgré leur succès?

BB: Le problème est que vous pouvez connaître cinq ou dix startups, et le reste demeure invisible, même si elles sont en croissance. La scène entrepreneuriale en Tunisie n'est pas vraiment différente de celle que vous voyez dans d'autres parties du monde. Les gens connaissent les startups dont les fondateurs font beaucoup de bruit médiatique, alors que ceux qui n'investissent pas dans leur marketing et leur marque restent inconnus, même s'ils développent de bons produits et qu’ils ont un chiffre d’affaires élevé. Nous devons trouver une solution parce que le manque de visibilité est l’un des principaux fardeaux qui empêchent les startups de croître.

Wamda: Pourquoi pensez-vous qu'il n'y a toujours pas de ‘success story’ tunisienne?

BB: Je pense que c'est juste une question de temps. Un grand nombre de startups doivent échouer avant que nous ayons une ‘success story’ ou même une licorne. Cela fait partie du processus. La partie la plus importante à présent est que plus de gens s’intéressent suffisamment dans le potentiel tunisien pour investir dans les startups, et nous devons garder nos yeux là-dessus.

Wamda: Comment l'écosystème tunisien évolue-t-il?

BB: Je pense que l’on sait que l'écosystème tunisien ne peut pas rivaliser avec des pays tels que l'Inde ou la Chine, car ils ont la main-d'œuvre la moins chère et la plus disponible. Le tourisme et l'agriculture, qui sont les principaux piliers de l'économie tunisienne, sont en crise. Je pense que le seul secteur qui pourrait créer la valeur ajoutée de l'écosystème et le faire prospérer serait l’IT car il ne nécessite pas une infrastructure énorme. Il suffit de certains investisseurs, d'une culture de l'entrepreneuriat et d'un soutien gouvernemental. Cela comprend le fait de fournir aux entrepreneurs des conditions de travail plus souples, d’alléger les procédures et supprimer les nombreuses autorisations à demander pour tout et n’importe quoi. En outre, il est extrêmement difficile pour les entreprises en Tunisie de convertir leur monnaie locale en devise pour utiliser des services en ligne comme Amazon et Google. Cela met les startups tunisiennes dans une position désavantageuse par rapport à d'autres startups dans d’autres endroits du monde. Cela rend également le fait de scaler à l'international plus difficile à réaliser. La Banque Centrale doit agir rapidement et éliminer ces barrières à l’entrée.

Wamda: Pourquoi croyez-vous que l’IT peut en effet sauver l'écosystème entrepreneurial tunisien?

BB: D'abord, nous avons beaucoup de télécommunications, de logiciels et d'ingénieurs en IT. Deuxièmement, la Tunisie est un petit marché où tester un nouveau produit est facile. Nous sommes également proches de l'Europe ce qui nous permet d’accéder facilement au marché européen avec l'avantage d'avoir moins de charges que les startups européennes. Investir dans la technologie est très gratifiant comme en témoigne l’exemple de pays comme la Corée du Sud et l'Estonie. Je crois que la Tunisie pourrait gagner beaucoup si nous nous concentrons sur un créneau innovant comme l’internet des objets connectés ou l’intelligence artificielle, ce que certains font déjà, et que nous développons nos compétences et nos produits locaux dans ces domaines. Chez Intilaq, nous encourageons les entrepreneurs à ajouter une grande valeur à leurs startups, en plus de composants un peu disruptifs et novateurs, car ce sera la seule façon de faire face à la concurrence internationale.

Wamda: Le pays souffre-t-il de la fuite des cerveaux?

BB: Oui, c'est un autre problème. Nous devons essayer de retenir le pourcentage le plus élevé de talents, mais nous ne pouvons pas les empêcher de voyager en France ou en Allemagne. Cependant, si vous regardez de façon plus générale, ce n'est pas seulement une question de fuite des cerveaux, mais aussi une inadéquation entre l'offre et l'industrie. La France et la Silicon Valley manquent également de bons ingénieurs, car, au cours des cinq dernières années, la technologie a subi de nombreux changements et il existe un petit écart entre ce dont l'industrie a besoin et la façon dont les gens sont formés.

Feature Image via IntilaQ

Lire en

Pays

Partager

Articles similaires