Pourquoi le covoiturage ne fonctionne pas en MENA ?

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Bouchons, pollution, klaxon… L’absence de transport en commun pèse sur les villes de la région MENA.

Depuis plusieurs années, les entrepreneurs tentent d’améliorer la solution en lançant des services de mobilité, souvent calqués sur les succès occidentaux.

A quelques exceptions près – bonjour Careem – ces services n’ont pas réussi à créer de modèles qui fonctionnent et encore moins qui génèrent de l’argent.

En Algérie, un pays à l’écosystème startup très jeune, le nombre de services de covoiturage ou de taxi est disproportionné.

Mais pour l’instant, le covoiturage ne semble pas prendre ni Algérie, ni en MENA, pourquoi ?

Un besoin d’innovation

Face au manque de transport en commun en Algérie, la voiture s’impose souvent comme le moyen de transport le plus intelligent en ville.

« J'ai des employés qui en voiture mettent 20 minutes [pour venir au bureau] ; en transports en commun, ils mettent deux heures. Le choix va être rapide », explique Fouad Chennouf, cofondateur du service de navettes Linkibus.

Mais conduire une voiture a un coût. Le coût financier ne cesse de grimper avec la hausse du prix du carburant et l’installation prochaine de péages autoroutiers. A ce coût s’ajoute le temps perdu dans les embouteillages et lors du stationnement et la dégradation de la qualité de vie à travers la hausse de la pollution et le stress au volant.

Quant aux longs trajets, les options de transports, des taxi partagés aux bus en passant par la voiture, sont trop chers, estime Khier Saidani qui a lancé le service de covoiturage algérien Cheetah Car en janvier 2016. Le covoiturage permet de partager des trajets et ainsi de réduire le coût du transport, mais uassi le nombre de voitures en circulation et la pollution, explique Khier Saidani.

Le covoiturage n’est pas la solution

Si le concept séduit les Algériens sur le principe, il ne décolle pas.

Sur Coorsa, un site lancé en 2013, trois annonces de covoiturage ont été déposées en septembre. Sur Nroho, il y en avait sept.

Khier Saidani l’admet, « le covoiturage peine encore à décoller ». Sur son site Cheetah Car, la majorité des chauffeurs n’ont jamais obtenu de réservation et le nombre de trajets n’a pas dépassé le millier depuis la création du site. 

En Algérie, les bouchons paralysent le pays. (Source inconnue)

Un problème de culture

« La majorité des internautes algériens pensent que c’est une bonne chose pour mettre fin au calvaire qu’est la circulation routière  […], explique Khier Saidani. D’autres personnes parlent de la […] peur de se faire agresser et voler sa voiture par des inconnus. »

Sur Cheetah Car, comme sur la majorité des sites de covoiturage dans le monde, les utilisateurs peuvent consulter leurs profils et se contacter en amont du trajet, mais ce n’est pas suffisant pour créer de la confiance en région MENA.

« En Algérie, il y a beaucoup d’agressions, d’enlèvements, de kidnappings et de vols. Forcément, [les Algériens] ont très peurs de prendre des personnes comme passagers ou inversement », explique Khier Saidani.

Le covoiturage est même utilisé « pour récupérer des nanas » ajoute Fouad Chennouf de Linkibus, qui ajoute que l’intimité qui se créé entre des personnes assises dans le petit habitacle d’une voiture peut mettre les Algériens. mal à l’aise.

Le défi du covoiturage

Dans les pays arabes, le problème de circulation est urbain. Le déplacement entre les villes est plutôt facile grâce au système de taxis partagés et, dans une majorité des villes de MENA, de bus et trains.

« Le covoiturage a été fait pour faire des transports entre les villes, en Algérie on n'a pas besoin de ça, il y a des taxis qui font ça », estime Fouad Chennouf.

Le covoiturage en ville est si difficile à mettre en place que personne n’a encore réussi à le développer avec succès dans le monde, estime Ali Halabi, le fondateur du service de covoiturage urbain turc Volt.

« Programmer [des trajets] ne fonctionne pas en ville », explique Ali Halabi. Les gens ne savent pas à quelle exactement ils vont quitter leur bureau. « Vous ne voulez pas vous engager pour 4€, cela ne vaut pas le coût. »

Il y a trois mois, deux ans après avoir lancé son service, l’entrepreneur a abandonné définitivement la programmation pour le live.

« La plupart des utilisateurs ne peuvent pas [trouver un trajet] à l’heure actuelle. Nous perdons la majorité de nos passagers », explique Ali Halabi. La priorité est donc d’augmenter le nombre de drivers.

« Nous avons trouvé une façon de faire revenir les chauffeurs. Nous avons gamifié l’expérience conducteur. » L’appli enregistre aujourd’hui 400 trajets par jour en dépit du fait que seuls quelques covoiturages ont lieu par jour.

« Je ne pense pas que nous nous en sortions mieux que les autre [site de covoiturage]. Ce que nous faisons mieux c’est la rétention de chauffeurs, à partir de là je pense pouvoir dire que nous tenons quelquechose. »

A Dubaï, l’équipe Carpool Arabia est consciente aussi du défi du covoiturage urbain mais elle a choisi une approche différente : celle du trajet maison-travail quotidien.Ils ont construit un algorithme qui compare les trajets des utilisateurs pour trouver un match en fonction de vos horaires et du détour acceptable pour le conducteur. Depuis le lancement il y a six mois, ils ont reçu plus de 7000 demandes de réservations.

Arrêtons de copier les modèles étrangers

Est-ce que ces nouveaux modèles de covoiturage pourraient prendre en Algérie ?

« On a essayé d'emmener des concepts qui viennent d'Europe. Dès que ça arrive chez nous, [ça échoue]. On a une culture qui est vraiment différente » estime Fouad Chennouf. 

Pour Lamine Ghemati, qui a fondé Autopub, une startup qui permet aux automobilistes de gagner de l’argent en affichant de la publicité sur leur voiture, il faut d’abord comprendre le problème avant de penser technologie.

« Au lieu de partir des problématiques, la plupart des entrepreneurs vont chercher des solutions [à l’étranger] et essaient de les adapter à tout prix. 

Dans cette optique, rajouter des fonctionnalités pour sécuriser les rencontres, comme par exemple développer le covoiturage entre femmes, ne change pas le fait que le covoiturage pourrait ne pas être adapté au marché MENA.

Repensez la solution

Ce qui marche en Algérie, c’est le transport de personnel, ces navettes qui déposent les employés sur leurs lieux d'activité, estime Fouad Chennouf.

Les PME n’ont pas suffisamment d’employés pour mettre en place un réseau de navettes. Certains Algériens utilisent donc les navettes d’autres entreprises situées près des leurs.  Linkibus a décidé de capitaliser sur ce point.

Sur Linkibus, les Algériens inscrivent leurs trajets. Dès que 20 personnes ont des besoins similaires, Linkibus contacte les employeurs et créé une ligne de navettes avec un transporteur. La première ligne sera lancée dans les semaines à venir.

Il n’est pas le seul à penser que la solution vient des entreprises elles-mêmes. Pour Kheir Saidani de Cheetah Car, « les entreprises s’y mettent aussi [...]. Cela contribue à une amélioration du climat social entre salariés, de l’accessibilité aux sites, une valorisation de l’image de l’entreprise, une réduction des couts, de l’impact des déplacements, du nombre de parkings, et surtout la diminution de son empreinte environnementale ». 

Mais travailler avec les entreprises vient aussi avec son lot de défis. Négociations complexes, procédures lentes, bureaucratie, problèmes de paiement, il va falloir s’accrocher.

N.B. Cet article a été modifié le 14/10 pour corriger la mission de Cheetah Car 

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